De la vie, Les amours suivants tentent, au moyen de formes à la fois variées et supérieurement désinvoltes, de retenir le calendrier disparate et d'une certaine façon pittoresque d'un quotidien principalement urbain fait en grande partie de déplacements dans divers lieux plus ou moins éloignés du monde, avec leurs spectacles très actuels de rues, de métros, de passants dont la "fugitive beauté", comme aurait dit Baudelaire, constitue à l'occasion "un dangereux débarquement d'espérance". Et parce que ce livre se place, de par son titre ainsi que par le choix dans sa première section du sonnet, certes très librement modernisé, sous le signe de notre bonne vieille lyrique amoureuse, c'est cette existence là, l'amoureuse, cette intensité là, cette bouleversante présence/absence là, que l'auteur, à sa manière, plurielle, affranchie de toute convention, cherche aussi à saisir.

Dans un récent entretien avec Frank Smith, Stéphane Bouquet affirme que poésie et désir sont pour lui exactement la même chose. Que la poésie, "c’est l’espérance que le monde est là et qu’il va nous laisser entrer, venir. Ou qu’il va venir en nous, entrer". "Une activité de dé-solitude". C'est ainsi que la suite nombreuse des amours composites évoqués tout au long des pages dans leur crudité parfois de notations les plus charnelles, ne doit être compris finalement que comme la forme métonymique, intimement vécue certes, d'un appétit de relation plus large, débordant, avec le présent toujours renouvelé du monde. Dont la façon de se donner comme de se dérober, d'excéder notre capacité à tout retenir provoque chez le poète aussi bien l'élégie, le thrène, l'hymne... Encore que chez Bouquet qui répugne à l'éloquence, ces formes ne s'expriment que sous le couvert d'une parole qui pour être toujours inventive et parfois déconcertante reste fondamentalement triviale, communicante, au sens où elle ne cherche à aucun moment à s'affirmer pour elle même, à s'auto-célébrer. Mettre en avant le ça aux dépends maladroits de l'être.

Que l'on soit à Taipei, Brooklyn, Berlin ou simplement à Paris, en compagnie d'un amant turc, cubain ou taïwanais..., gentiment repoussé par un autre devant un film de Michael Winterbottom, branché sur Facebook ou Youtube ou se parlant à soi-même à la seconde personne du féminin dans les salles désertes du château de Sans-souci, c'est toujours "la mort éparpilleuse" qui finalement tire dans l'ombre les ficelles de notre mutable et mal pérenne condition. Elle qui bloque sur 18, 13, 15, 19 ... le nombre d'années vécues par ces adolescents gays suicidés que l'auteur énumère dans l'une des plus belles suites du livre. Alors s'il faut qu'on meure, et vite, faut-il vraiment toujours, comme le réalise Madame de Mortsauf, que Bouquet cite sans doute à partir d'un texte de Pierre Michon tiré du Roi vient quand il veut consacré aux Vies minuscules, mourir en ayant trop peu vécu? Sans être "jamais allé chercher quelqu'un sur la lande"?

Et c'est bien parce que tout ne doit pas finir déjà dans la mort , qu'il est de plus en plus apparemment nécessaire pour Bouquet de multiplier en lui, autour de lui, les preuves d'existence. En fabriquant par exemple à partir du toucher amoureux "l'utopie provisoire qu'il y a dans la société des gestes " En faisant que la poésie très simplement vienne pour nous, "voler les choses à l'absence ". Nous conduise dans le bruit de notre "enfance intérieure/ qui crépite toujours plus fort ... vers les demains défatigués ". Car amour, poésie ne relèvent ici que d'une seule morale: "fais ce que déploie la vie". Une double éjaculation. Qui ne répugne à aucun bavardage. Aucune trivialité. Quitte à choquer les lecteurs. Et pas nécessairement les plus prudes . Car "nul/ son n'est dissonant qui nous parle de vivre ".

Certes, l'amour, la poésie, ne sont au fond que de petits miracles. Précaires. Imparfaits. Le langage ne marche pas pour de vrai. L'autre qu'on aura aimé finira sans doute par "devenir anonyme dans le t/ apostrophe de l'expression je t'aime ": les pronoms ne conservant pas la forme des visages. Et pas certain que le poète qu'on est parvienne, à la différence de celui qu'on rêve, d'atteindre à "la grande écriture lisible par les arbres/ aussi et par la société des bêtes ".

N'empêche que les bulletins de survie que constituent les poèmes, équipés qu'ils sont "pour saisir le moindre frisson", avec leur "cliquetis de mots jeté/ parmi la poussière noire", leurs merveilleux néologismes, constituent autant de propositions n'attendant qu'à se nouer à l'imaginaire propre du lecteur . Un lecteur "électro-compétent" qui serait, comment dire, capable de se brancher sur la même source d'intensité, musicalisée, résonnante, que le poème. Attendant la même chose du monde. Comme un surcroît dans le soir de lumière. Un luxe un peu moins désuni ou mieux relié d'être.

Une façon, à la fin, de se sentir, peut-être et malgré tout - c'est le tout dernier mot du livre - ensemble. Suffisamment ensemble.