La pédagogie des cartes, des grilles et des définitions procure aux esprits plats l'illusoire satisfaction de parcourir le monde, tout armés de la foi en l'existence d'un savoir objectivable qui dessinerait pour la masse indifférenciée de leurs utilisateurs des itinéraires obligés. Passant par toutes sortes de guides. En poésie, par les livres du maître. Le commentaire littéraire en trois parties. La reconnaissance des figures. Des écoles. Des monuments. Des mouvements...

Sans nier l'intérêt de la mise en valeur de repères communs, hors desquels bien entendu, il n'y aurait plus de communication efficace et réelle possible, il faut bien reconnaître que s'arrêter comme on le fait trop souvent à cette approche surplombante, désincarnée, du texte poétique ne peut donner qu'une image totalement réductrice de sa nature, de sa puissance latente, voire de sa nécessité propre.

L'espace vivant, dynamique, du texte, n'est pas celui de sa représentation intellectuelle. Des chemins balisés. Des parcours ordonnés. De même qu'on ne commence à connaître une ville qu'en la parcourant physiquement, la découvrant par la marche, la vue, à coups d'égarements, de surprises, de tours et de retours qui ne vont pas sans fatigue et parfois sans déception, on n'entre dans un poème qu'à la condition de s'y engager vraiment . En traçant, crayonnant, gribouillant pourquoi pas, en tout cas, inventant son propre itinéraire. Dépendant des mouvements singuliers de sa conscience, de sa sensibilité. " En utilisant les énoncés toujours parcellaires du texte comme guides, certes, mais - comme l'écrit Yves Citton dans Gestes d'humanité - en les complétant pour en constituer une image plus vive grâce à l'apport d'informations fournies par des modèles cognitifs intériorisés, des mécanismes inférentiels, des expériences vécues et des connaissances culturelles, y compris tirées d'autres textes. "

Ce qui signifie qu'il n'y a pas de terme, de terminus à jamais arrêté de l'oeuvre . Ouverte de façon que chacun vienne y tracer son trajet propre, elle ne peut avoir, comme le monde lui-même, que des passagers temporaires, des lecteurs singuliers. Historiques. Auxquels l'école serait bien inspirée d'accorder un peu d'air. Laissant à chacun la possibilité de dérouler à l'occasion son propre fil d'Ariane, le suivre dans ses circonvolutions, ses allées, ses venues, au lieu, croyant bien faire, d'empêcher tout vagabondage en toujours s'efforçant d'acclimater notre inconnaissance grâce à des langages prétendument connus .

Car si les tableaux, les cartes ont certes leur mérite, pour ce qui est de pouvoir collectivement, socialement nous retrouver, nous situer, l'histoire, le récit des parcours, même erratiques, apparemment incongrus, que nous aurons effectués à l'intérieur de la matière buissonnante des espaces où nous avons pénétré, a beaucoup à nous apprendre sur nous, sur les réalités plus ou moins consistantes, résistantes en même temps fuyantes, des choses ( monde et esprit bien sûr) dont nous sommes continûment pétris .