"Un recueil de poèmes n'est pas une métaphore du moi, mais sa diffusion physique". Cette phrase du poète espagnol Juan Antonio Gonzalez Iglesias permet de mieux comprendre s'il en était besoin le titre de ce recueil de quarante-huit poèmes, Esto es mi cuerpo traduit en français par "Ceci est mon corps".

Pour ce professeur d'humanités classiques de l'Université de Salamanque, traducteur d'Ovide et de Catulle, le poème est d'abord affirmation de ce quelque chose qu'on pourrait appeler un rayonnement chaleureux d'être, indissociable du corps qui l'éprouve et le transmet, en est le tout premier conducteur.

De fait, le corps, les corps, et le désir qu'ils suscitent, la jouissance qu'ils procurent, sont omniprésents dans le livre. Mais là où, toujours prisonnier des structures mentales élaborées par deux millénaires de pensée visant à diaboliser la chair, en faire l'instrument du pêché ou du mal, on pourrait s'attendre à ce que l'auteur nous confie les affres, les tourments d'une passion, d'une inclination confrontées à toutes sortes de préventions, de réticences voire d'interdits moraux, sociaux, c'est au contraire à l'expression d'une relation au corps heureuse, libérée et somme toute innocente que nous sommes conviés. En fin connaisseur des antiques et plus particulièrement de Platon, Juan Antonio Gonzalez Iglesias célèbre ainsi la relation des corps où la beauté se conjugue nécessairement au bien.

Ce n'est pas qu'il n'y aient des "ennemis du corps". Et puisqu'il s'agit ici du corps à la fois même et autre des garçons, et puisque notre société a ravivé depuis quelques temps ses démons homophobes, il ne s'agit certes pas de les oublier. Toute société nous rappelle d'ailleurs l'auteur est en partie répressive. Mais c'est avant tout à dire la naturalité effusive avec laquelle il ressent son amour des hommes mais aussi de la vie que s'attache le poète. Ne se réclamant que de soi. Non d'une communauté. De son désir. Pas de son droit. D'où cette impression de bonheur ou d'évidence heureuse que donnent au lecteur la plupart de ses textes. Ce que les titres déjà de certains mettent bien en lumière: "C'est du côté de l'amour que dort mon corps", "Poème plein d'amour pour Elena Ferrer", "Il n'est pas vrai que la plénitude de l'amour soit indicible", "Courant depuis les flots qui heureux rugissaient"...

Cette capacité d'affirmer dans une suite de vers, le plus souvent transparents, lumineux, que la vie incarnée dans un corps, désirée dans un autre, partagée avec lui, vaut la peine d'être vécue; que le monde, parce qu'il est aussi question de monde, dans ce livre issu d'un séjour d'études de deux ans à Paris, est riche de ses lieux, des rencontres qu'ils suscitent, des entreprises qu'on y mène, des ouvrages qu'on lit, des spectacles auxquels on assiste, des rêves qu'on y forme, de chaque seconde qu'on y vit ; que ce monde et la vie sont en puissance merveilleux, que la joie est possible et la sérénité, c'est elle, oui, cette assez rare capacité, qu'on retiendra de plus fort de ce beau corps de textes dont on n'oubliera pas par ailleurs la manière dont il sait conjuguer et sans contradiction, tout du long, la plus élitiste des cultures, celle des grecs et des latins à celle de la rue et de la vie de tous les jours, celle des grands magasins parisiens et des salles de gym. Et l'ombre de Catulle à celle des mecs en technicolor. Au look à la Corto Maltese.