Petite citation éclairante pour commencer: nous l'empruntons à Joseph Conrad qui écrit à propos de Marlow, le jeune officier britannique narrateur d'Au coeur des ténèbres: " Les contes de marins sont d'une franche simplicité, tout le sens en tiendrait dans la coquille d'une noix ouverte. Mais Marlow n'était pas typique (sauf pour son penchant à filer des contes); et pour lui le sens d'un épisode ne se trouve pas à l'intérieur, comme d'une noix, mais à l'extérieur, et enveloppe le conte qui l'a suscité, comme une lumière suscite une vapeur, à la ressemblance d'un de ces halos embrumés que fait voir parfois l'illumination spectrale du clair de lune." P. 87 de l'édition G.F. , traduction de J.J. Mayoux, 1989.

Claude Simon retiendra tout particulièrement ce propos en le plaçant en épigraphe de son tout dernier roman: Le Tramway, à côté d'une citation tirée du Côté de chez Swann de Marcel Proust

N'entrer dans les livres, dans le poème en particulier, qu'à la condition de s'y engager vraiment. C'est la problématique même aussi du savoir géographique. Alors qu'on a longtemps enseigné la géographie à grands coups de nomenclatures, de cartes, de relations, de chiffres, de distance... imaginant pouvoir penser scientifiquement l'espace qui nous est donné à vivre hors du sujet vivant que nous constituons, toute la géographie actuelle se soucie de notre relation intime, particulière avec le monde qui nous entoure. Se développe au sein d'une véritable fréquentation de ce dernier. Allant jusqu'à concevoir l'espace non comme un ensemble extérieur donné, figé mais comme une pluralité possible de parcours différenciés. On lira dans l'ouvrage de Jean-Marc Besse, ''Le Goût du monde, principalement dans son dernier chapitre, Paysage, hodologie, psychogéographie'', un bel exposé des diverses avancées réalisées dans ce domaine.

Le texte littéraire n'est en rien replié sur lui-même et la célèbre formule de Gertrude Stein, à savoir "a rose is a rose, is a rose..." sur laquelle s'est fondée une partie des avant-gardes brutales de la dernière partie du siècle passé fait totalement l'impasse sur les mécanismes effectifs de la lecture qui reposent sur des jeux complexes de connotations dans lesquels c'est l'ensemble de la conscience, intelligence et sensibilité liées, tout un monde de signes et de représentations plus ou moins agissants, singulièrement orientés par une existence personnelle, qui se trouve convoqué. "A rose" est toujours dans le moment de la lecture bien autre chose et beaucoup plus qu'une rose. Et jamais la même pour chacun. Et pour chacune des lectures que nous pourrons en faire.

La langue n'est pas un but en soi. Elle est une forme complexe et bien entendu essentielle de relation de notre être avec le monde. Mais c'est l'être ou la vie, le monde qui sont aux deux bouts de la chaîne.