Consacré à l'univers des mousses, plus précisément à l'importance que cet univers revêt dans la culture japonaise, le livre de Véronique Brindeau emporte bien au-delà des simples considérations botaniques ou strictement paysagères. De par le déplacement auquel il oblige, ce livre très personnel confronte son lecteur aux limites de ses propres représentations, invitant du même coup le regard et l'esprit à de nouveaux dépassements. Cela commence par le lexique. Alors que nous ne disposons, pour distinguer les diverses variétés de mousses, que de trois mots - qu'on ne trouve d'ailleurs pas répertoriés dans les meilleurs dictionnaires généraux - la langue japonaise courante est capable d'en reconnaître trois cents. Et l'auteur de nous faire découvrir de combien de beautés diverses, d'exquises singularités, nous nous privons en jetant, sur cet ordre méprisé de plantes, un tel voile d'ignorance et d'indifférenciation. Car sous l'uniforme réducteur du mot mousse se cachent de multiples modalités d'être que la langue japonaise aide, elle, à percevoir, y révélant selon les espèces, tantôt "la ligne élancée d'un cèdre, la vapeur d'un nuage, la retombée d'un saule", tantôt " des pinceaux de calligraphes, des lanternes de fête et des serpents, des nuées d'ombrelles ployant sous la brise, des écrevisses filant dans le courant d'une rivière, et tous ces arbres qui nous sont inconnus mais dont l'ombre soudain nous accompagne et nous rassemble en nous-mêmes, sur le chemin d'un sanctuaire."

Et c'est cela que nous enseigne du coup le regard japonais sur les mousses. Une certaine disposition à faire bouger les perspectives. A réanimer et conjoindre autrement le monde. De fait, à l'inverse de la technique mieux connue chez nous du bonzaï qui s'efforce par un art minutieux de la taille, de produire à nos yeux des miniatures d'arbres, l'amateur japonais capable de percevoir "dans une mince tige de mousse, un pinceau de calligraphe ou le panache d'un écureuil - plus encore, augmentant l'échelle de la vision comme par l'effet grossissant d'une loupe, la ligne d'un saule ou d'un cèdre", nous incite à transformer notre propre regard. A l'élargir. Le dilater. L'illimiter. Au lieu de l'étrécir.

Eloge du bas, du très bas, apparemment du moindre, mais en quoi peut se retrouver tout le reste, Louange des mousses est une façon encore de célébrer la continuité des mondes. De souligner la prédisposition de chaque chose, même la plus modeste, une fois reconnue dans son être et toute sa singularité, à faire paysage, pour nous, avec le temps. Ainsi les mousses qui sont bien d'avant les hommes, d'avant les arbres et les fleurs, présentes depuis trois cents millions d'années, ne constituent pas seulement dans les savantes compositions jardinières, un suave ornement, un élément vivant de leur vocabulaire mais, présentes partout, jusque dans le moindre interstice de nos villes minéralisées, elles continuent à faire lien avec la forêt primitive. Associant vaillance et discrétion. En quoi, nous suggère l'auteur, s'affirme peut-être, sinon, la philosophie particulière du Japon, comme le pensait Kuki Shûzô qui fut un condisciple de Sartre, du moins, une certaine manière d'être. Une façon toujours possible de conjuguer ou de reconjuguer la vie.

Les Eparges vers point XComme - on peut y repenser aujourd'hui, en ces temps de commémorations un peu lourdes - ces sites qu'on peut découvrir près de Verdun, par exemple aux Eparges, de terre durement labourée et creusée de marmites qui, bien qu'à jamais marquée par les absurdes fureurs et les épouvantables martyres de l'homme, s'est assouplie, embellie, rendue désormais maternelle, pour célébrer aussi dans les superbes couleurs de l'automne, la revanche du végétal.