D'abord ce passage consacré au Jean-Christophe de Romain Rolland qui fera écho à notre rapide évocation du livre de Judith Schlanger.

Toujours dans l'héritage de mes grandes soeurs, l'un de ces livres de lecture courante qui faisaient appel à des écrivains contemporains était constitué d'extraits de la première partie de Jean¬Christophe. Je n'ai découvert que plus tard le mal qu'il convient de penser de Romain Rolland. À six ou sept ans, la découverte de ce livre m'a émerveillé. Mais elle m'a aussi porté un coup dont je ne me suis jamais remis. Elle m'a émerveillé, car je me reconnaissais si parfaitement dans le petit Jean-Christophe! Je ne croyais pas qu'un adulte fût capable de pénétrer et de décrire avec tant d'exactitude la vie intérieure, les pensées et les émotions d'un enfant. L'auteur paraissait comprendre que les sensations les plus familières peuvent provoquer des mouvements violents et passionnés dans une petite âme neuve que l'habitude n'a pas encore érodée: le son des cloches, un visage aimé qui se penche vers vous, presque effrayant soudain dans sa proximité, des peurs et des joies immenses dont les causes sont inavouables, tant elles sont minuscules. Un passage, dont je ne savais pas qu'il était, au moins à l'époque, fameux, montrait Jean-Christophe, un bâton à la main en guise de baguette, diriger l'orchestre des nuages. Je ne pouvais m'identifier en lui au musicien que je n'étais pas, hélas. Mais je me reconnaissais dans l'attitude de l'esprit et le mouvement de l'imagination. Et aussi dans le sentiment d'écrasement et d'exaltation éprouvé à être seul dans un grand pré nu survolé de nuages rapides. Là est le coup qui m'a été porté: je découvrais que je n'étais pas unique. J'étais un spécimen courant. Quand un écrivain voulait décrire un petit garçon, c'était un petit garçon comme moi qu'il décrivait. Je ne sais qui a dit que le moment le plus douloureux de la vie est celui où l'on découvre que l'on n'est pas un génie. J'ai heureusement fait cette découverte assez tôt pour que la douleur soit supportable. (pages 32-33)

Ensuite ce très beau morceau consacré au célèbre roman de Mark Twain dont nous recommandons la traduction de notre ami Freddy Michalski, Les Aventures de Huckleberry Finn:

On frémit en songeant à ce qu'un tel lecteur pouvait comprendre, ou plutôt ne rien comprendre, aux aventures de Huck Finn. De fait, je ne comprenais rien à ce que tout professeur de littérature américaine en dit probablement de son ton de professeur, et qui doit ressembler à ce que je dis sur le même ton du Conte du Graal de Chrétien de Troyes: c'est un roman qui illustre le conflit de la nature et de l'éducation. Huck Finn, le petit vagabond soudain devenu riche, est, comme Perceval, un jeune sauvageon qui a grandi sans contrainte au sein de la nature et à qui on tente d'inculquer les usages, les règles et les lois de la civilisation et de la bonne société, dans laquelle il est désormais appelé à vivre. il se soumet avec reconnaissance et avec une bonne volonté touchante à l'éducation qu'on veut lui donner, jusqu'au moment où la contrainte lui devient insupportable, où il se sauve et disparaît, littéralement, dans la nature pour reprendre sa vie libre et sauvage. Mais il reste persuadé que les règles qu'on lui a enseignées sont bonnes. Quand il les enfreint, il croit faire le mal. Or il les enfreint - c'est tout le sujet du roman - en aidant Jim à s'enfuir au risque de sa propre vie. Il les enfreint en suivant sa conscience, et il se le reproche. Là est l'ironie fondamentale du livre.

Cette ironie, bien sûr, je ne la percevais pas. Ce que je comprenais très bien, en revanche, c'est que Huck avait raison d'aider Jim à s'enfuir, mais qu'il avait tort de se moquer continuellement de lui au motif qu'il n'était qu'un Nègre superstitieux et illogique. Je voyais très bien qu'il s'écriait avec impatience qu'on ne peut pas apprendre à un Nègre à raisonner au moment même où le bon sens de Jim l'emportait sur le sien. Je voyais très bien que la supériorité de sa toute petite éducation avait pour seul résultat d'en faire la dupe du roi et du duc ( les deux escrocs qui se font passer l'un pour le Dauphin Louis XVII, l'autre pour le duc de Bridgewater) plus encore que ne l'est Jim. Je voyais très bien que lorsqu'il se résout à demander pardon à Jim après avoir été ingrat et blessant envers lui, il se grandit alors même qu'il n'est pas trop fier de s'humilier ainsi devant un Nègre, pour reprendre ses propres mots.

J'étais troublé, comme il convient de l'être, par l'attitude de la femme compatissante qui accueille avec bonté Huck déguisé en fille, perce à jour son travestissement, ne lui en veut pas pour autant, mais se déchaîne contre l'esclave fugitif que son mari est allé traquer avec les autres, si bien que, face à cette excellente personne, le pauvre Huck a l'impression de s'être jeté dans la gueule du loup. J'étais capable, enfin, de percevoir que, loin d'être des méchants à la Dickens (que je ne connaissais pas encore), les diverses personnes qui veillent sur sa fortune et sur son éducation (la veuve Douglas et sa soeur, le juge) sont, certes, pleines de préjugés et ne s'intéressent à lui que depuis qu'il est riche, mais sont aussi réellement soucieuses de son intérêt tel qu'elles le comprennent, à la différence de son ivrogne de père, qui le menace, le séquestre et n'en veut qu'à son argent. Je comprenais, en un mot, que les êtres ne sont pas simples.

A la fin du roman, Tom Sawyer, réapparu, aide Huck à faire évader Jim, qui a été repris et croupit enchaîné dans son cachot, en choisissant le procédé le plus compliqué, mais le plus romanesque. La raison en est que lui, Tom, sait que tout cela n'est qu'un jeu, car la maîtresse de Jim l'a entre-temps affranchi. Mais Huck croit qu'ils courent tous de réels dangers. Tom n'a pas grandi: il continue à jouer, comme il jouait aux pirates ou aux brigands en faisant peur aux petites filles de l'école du dimanche et en récoltant les coups de parapluie de leur surveillante. Huck, au contraire, a toujours su que la vie n'est pas un jeu, et ses aventures sur le fleuve l'ont mûri. S'il accepte de jouer avec Tom, c'est parce qu'il croit naïvement, du début à la fin, que les jeux sont pour de vrai. Il ne sait pas jouer , parce qu'il a trop tôt, puis trop bien appris à vivre. Et cela, je le comprenais aussi.

Au fond, j'avais beau ne rien comprendre, je comprenais tout. C'est ainsi que les enfants lisent. Ils comprennent sans savoir qu'ils comprennent. Ils ont raison. Le lecteur doit accepter d'être dupe de ce qu'il lit, et non jouer au plus malin. La pire lecture est celle des professeurs et des critiques. (pages 42 à 44)