L'histoire qu'a ainsi racontée Gisèle Bienne aux élèves du lycée Berthelot de Calais venus l'entendre parler du livre qu'elle a consacré à la Ferme de Navarin, ce lieu proche de Reims où le poète Blaise Cendrars perdit en 1915 son bras, est donc aussi la sienne. Une histoire qui, ouvrant sur celles de la Grande Guerre et de l'auteur de la Main coupée, sans compter celle des paysages de Champagne, recouvre en bonne partie sa vie propre. Une histoire à côté de laquelle, toutefois, elle aurait pu totalement passer.

"Si on obéissait toujours aux interdits on ne saurait rien". Tout commence en effet pour l'auteur, par l'exploration d'un grenier. Le grenier des morts qui dans la vieille maison familiale lourde de ses secrets recèle outre divers souvenirs, l'uniforme d'un grand-oncle disparu à la guerre, un sabre de cavalerie... Un jour la petite Gisèle, bravant l'interdit parental, y pénètre découvrant cet arrière monde qu'on voulait d'autant plus lui cacher que son propre grand-père paternel revenu, lui, de la guerre "avec tous ses membres mais l'esprit torturé", était devenu pour sa famille, du fait des crises de fureur, de désespoir et de dégoût de soi-même provoquées par les habitudes alcooliques ramenées de son séjour au front, comme un objet de honte.

Et c'est de ce silence, de ce déni des meurtrissures terribles du passé que naîtra chez Gisèle Bienne ce désir d'en savoir plus sur ses morts. Puis sur tous ceux qui se retrouvèrent embarqués dans cet épouvantable conflit dont les traces marquent d'ailleurs toujours le paysage de Champagne où elle vit.

C'est par la Prose du transsibérien qu'adolescente, Gisèle Bienne se prend d'admiration pour le poète dont elle ne réalisera que plus tard qu'il est né la même année que son grand-père paternel. L'autre qui a aussi fait la guerre à Verdun et dans l'Argonne, contrôlait le trafic dans les gares. C'est de lui sans doute que lui vint l'idée que "la liberté était au bout des rails".

D'une plaine à l'autre, la destinée de Cendrars entraîne avec elle l'imagination de l'auteur. Des grandes plaines de Sibérie que la Prose lui fait traverser à celle de Champagne où fut la ferme de Navarin, l'ancienne petite curieuse qui racontait dans leur grenier des histoires à chacun des morts mystérieux de sa famille, suit les traces de celui qui lui a soufflé qu'il ne fallait pas avoir peur de "marcher dans les ténèbres ou de glisser dans du sang". Et que "la vie est dangereuse".

Le bruit de la petite voiture qui traverse comme en songe les mélancoliques paysages dévastés de la Marne, qu'animent seulement aujourd'hui quelques fermes isolées, portant des noms de batailles lointaines, des arbres rudes et les longs cimetières militaires aux croix serrées mais sages, se superpose au clic-clac plus rapide des roues infatigables du train russe. Un passager embarque. C'est Cendrars. Viendront après, les autres. Tous les autres. Tous ceux qui auront eu à pâtir de la guerre. Les morts bien sûrs. Les innombrables des deux bords. Mais ceux aussi qui s'en seront sortis, habités d'une blessure jamais cicatrisée, comme le peintre André Masson ou l'allemand Otto Dix...

De la ferme de Navarin, qui fut en son temps auberge de campagne, il ne reste aujourd'hui rien. Plus même la pauvre pancarte qui en indiquait, il y a quelques années encore, l'emplacement désert. Et sur la lande cabossée qui s'étend à sa place, personne n'attend plus. Que pour reprendre les mots d'un tout autre poète, qui lui tenta de conjuguer dans ses vers les deux guerres, quelques "malendormis, malenterrés", quelques corps invisibles toujours prisonniers dans leur gangue de craie.

Il ne reste rien non plus pour Gisèle du grenier de l'enfance. Ni même de la maison, disparue dans un incendie. Emportant avec lui les reliques qu'elle contenait. Et c'est dans la mémoire de l'auteur désormais qu'elles survivent. Non plus, certes, sous la forme arrêtée d'objets qu'on aurait voulu comme figer, eux aussi, dans la craie trop sévère du temps. Mais avec toute la profondeur évocatrice, la capacité d'irradiation et de révélation, qu'est parvenue à leur donner, dans l'écriture poétiquement habitée de l'auteur de la Ferme de Navarin, la sensibilité empathique, vibrante et toujours bien présente, de cette enfant obstinée, indocile, qui donnait compagnie aux morts.

Les vrais livres, qui nous rapprochent, viennent toujours de loin.