Nous ne proposerons donc pas une nouvelle analyse de l'oeuvre. Nous contentant de rappeler à ceux qui n'en auraient jamais ou trop peu entendu parler que William Bartram (1739-1823) fut et reste, comme l'affirme la quatrième de couverture, l'un des premiers et l'un des plus grands naturalistes américains. Parcourant entre 1775 et 1778 un vaste territoire en partie encore inexploré, correspondant à la Caroline du Nord, à la Caroline du Sud, ainsi qu'à la Géorgie et à la partie nord de la Floride, Bartram nous redonne de l'Amérique, l'image de ce qu'elle fut avant que le rouleau compresseur de notre civilisation industrielle, l'urbanisation et les exploitations de toutes sortes, commencées au XIXème siècle, en transforment à jamais les paysages.

BARTRAM__Dessin_des_grands_marais_d_Alachua.jpgAu-delà de tout intérêt historique, géographique, botanique, voire même esthétique, c'est une belle figure d'homme que nous retiendrons en priorité dans ce livre. Celle d'un homme éclairé, suffisamment armé de connaissances, d'intelligence et de sensibilité pour se faire témoin, au nom de ce que notre humanité a de meilleur, de la venue à nous d'un monde se livrant encore dans sa virginité première. Un homme respectueux de l'immense variété des formes du vivant. Capable de lire avec toute l'attention qu'ils méritent le plus vaste et le plus impressionnant des paysages comme la forme particulière des fruits d'une espèce nouvelle. Capable aussi de nous communiquer la singulière beauté mais aussi la compréhension de tout ce qu'il rencontre. Tout en nourrissant fortement le désir de nous porter à notre tour, vers ce monde, hélas en grande partie disparu, qu'il découvre.

Ce que montre aussi cet homme, et que nous rappelle fort opportunément, dans sa préface, cette autre compatriote de l'ailleurs qu'est Fabienne Raphoz, c'est qu'il n'est de paysage, qu'il n'est de monde devant nous, qu'il n'est d'homme aussi, qu'habité par notre regard. Et qu'il ne tient qu'à nos propres structures mentales, qu'à notre éducation sensible que nous le voyions indifférent ou beau. Attirant ou inquiétant, magnifique ou terrible. Alors bien sûr on dira, lisant tel passage (1) où le voyageur se voit accueilli par un chef indien un peu à la façon dont le Candide de Voltaire se voit reçu au chapitre trente par le bon vieillard qui lui enseignera les vertus du travail, ou tel autre où il se retrouve au sortir d'une rivière qu'il vient de franchir à la nage entouré de "troupeaux de chevreuils, de dindons et de tous les animaux qui peuplent ces fertiles contrées", occupé "à partager avec eux (le repas de fraises) libéralement offert par les mains de la nature", qu'indépendamment de leurs qualités d'observation indéniables, les Voyages de Bartram sont fortement idéalisés. Comme informés par la culture chrétienne du Paradis. Et les principales valeurs de la civilisation des Lumières. Sans doute. Mais n'est-ce pas ce que l'homme devrait avoir à offrir à l'homme de meilleur que de "fusionner dans le langage poétique, la réalité qu'il expose et l'idéal qu'il inspire".

Ce qui ne l'empêchera jamais de dénoncer parallèlement comme le fit aussi notre auteur, tout ce qui met à mal notre commune appartenance au monde merveilleux du vivant: les esclavages, les racismes, les violences, les destructions, les guerres, et les indifférences... bref, la triste mécanique humaine, manipulée, par l'intérêt. Et l'insolence, par dessus, de la bêtise.

(1) BARTRAM_VOYAGES_EXTRAIT.pdf