D'un intime qui pourrait d'ailleurs présenter un caractère indiscret, déplaisant, voire même dégradant, quand il s'agit par exemple d'exprimer la difficile relation qu'on entretient avec un frère ainé dont on ne cache pas qu'il ne fut désiré par personne. Et très médiocrement aimé (1). Ou qu'il s'agit de montrer l'étendue de la déchéance d'un père se mettant au restaurant à siffler d'un seul coup une bouteille de vin, la laissant largement déborder sur son corps, ce qui provoque autour de lui effarement et dégoût, tandis que ne se lit, sur ses lèvres dégoulinantes, qu'un sourire de volupté. (2)

Il nous semble toutefois qu'on aurait tort de ne voir dans ce livre que la tentative d'expression d'abord, de ressaisie ensuite, enfin d'apprivoisement, d'une perte privée. S'il y a élégie bien entendu dans ce livre - et le mot est d'ailleurs au pluriel - elle n'est pas qu'enfermée dans la sphère familiale. Réduite à déplorer la perte des figures les plus proches. Et c'est peut-être mal connaître, mal sentir la personnalité singulière d'Olivier Barbarant, ce spécialiste d'Aragon, que de vouloir isoler son approche de la disparition de ses parents et du profond choc affectif qu'elle occasionne, de ses engagements politiques ou plutôt de sa sensibilité particulière au politique.

Ce que nous vivons, éprouvons a toujours la couleur de l'époque. Et même si le terme d'"étranglées" qui figure dans le titre renvoie bien sûr pour Olivier Barbarant à une volonté de contraindre sa plainte à ne pas se complaire ici dans le pathos, nous ne pouvons nous empêcher d'y lire aussi ces formes d'étranglement dont la vie aujourd'hui et pour tous, est l'objet. Rendant peut-être alors les pertes personnelles plus cruelles. Les figures du deuil et de l'effacement plus actives. Comme une dure métaphore des temps.

KLINE_FRANZ_peinture_n__2_1954.jpgRendu plus seul encore dans un monde plus vide. C'est ce qu'on lit dans les vers et les proses d'Elégies étranglées. De l'insensible et "ordinaire tumulte de moteurs relancés " du Chant de la Porte Saint-Martin qui fait le début du livre aux battements artificiels du cœur de la mère que décompte à la fin, l'écran vert d'une salle d'hôpital, c'est de notre monde à tous qu'il est aussi question. D'un chagrin à la fois resserré et large. Où la larme essuyée dans un bus sur la mort d'une mère naît d'un article de journal montrant "l'étranglement" justement, qu'on inflige à "la Grèce dévastée". Où " l'Annonciation" dont on parle n'est pas celle des avenirs radieux mais de "l'avenir barré" provoqué par cette "peste" contemporaine apparue avec le Sida. Toutes les "lointaines chimères" - entendons les idéaux des plus jeunes années - balancées pour finir, comme ces "faux beaux livres" à la gloire des révolutions "dans la sorte de vert wagon dit pour "encombrants", sous les débris de ferrailles, une peau de banane et de roses émiettements de briques concassées."Aux poubelles de notre Histoire.

On ne rendra donc pas entièrement justice à Elégies étranglées si l'on ne perçoit pas et jusque dans la phonétique même du titre, au delà de l'hommage par lui rendu à ses parents, ce redoublement de sanglot, qu'Olivier B. sur lui-même, sur l'époque, sur nous, étrangle aussi dans sa voix.

NOTES:

1. Le caractère possiblement déplaisant du texte consacré au frère, dont la présence à ses côtés au moment de la mort du père est présentée comme un "inconvénient", s'efface sitôt qu'on se rend sensible au travail d'interrogation que mène l'auteur, de façon relativement souterraine, sur ce frère opaque. Et lorsqu'avec toute la distance de l'ironie il met en question, tout à la fin, les hypocrites morales provinciales des années soixante.

2. De même tout le texte intitulé "La joie des restaurants" qui ne cache rien des diverses épreuves auxquelles conduisent matériellement, psychologiquement, socialement, les fins de vie diminuées, est susceptible par la reconnaissance de ces trivialités de faire comprendre autrement et jusqu'"à quel point" pour reprendre l'expression citée de Jankélévitch sur la mort, peut se vivre aussi l'accompagnement d'un être occupé, déjà, en partie, par elle.