Nous étant récemment intéressé à la question des relations entre artistes et territoires nous avons pu réaliser à quel point l'artiste était aujourd'hui sinon "instrumentalisé" du moins fortement incité, par les diverses politiques actives dans ce champ, à tenter de résoudre, par des moyens d'ailleurs de moins en moins propres à son art, une partie des grandes questions se posant à nos sociétés: la question par exemple de l'abandon ou du délaissement de certains territoires, celle de l'absence, à une échelle plus large, de maillage entre les différentes parties qui les constituent, pour finir par la grande et difficile affaire qui parfois en découle, de la violence urbaine. Nous reviendrons peut-être un jour sur le détail de ces questions.

Imaginer demander à l'artiste de participer à ce que Jean-Christophe Bailly dans la Phrase urbaine, définit comme "un travail de reprise" n'est pas en soi une aberration. L'artiste par sa sensibilité, son intelligence ouverte capable de coupler dans des démarches souvent plus intuitives que rationnellement organisées, l'esprit d'invention qui découvre et la capacité de création qui impose, peut aider à faire surgir des réels nouveaux. A redonner du sens. Participer à de nouveaux modes de réconciliations entre les êtres. Entre les choses. Entre les unes et les autres, aussi.

Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de remarquer que les appels d'offre proposés ainsi aux artistes, soit dans le cadre des politiques d'éducation artistique et culturelle, soit dans celui des politiques d'animation et de reconstruction des territoires qui souvent d'ailleurs se recoupent, ignorent assez largement les artistes de l'écrit. Au profit des artistes du spectacle. De ceux dont l'art n'est pas au premier chef fondé sur la parole. Agit d'abord en affectant les corps. Et les organes. Par le visible.

Nous n'avons rien contre l'image. Rien contre aucune des formes d'art dont la diversité n'a jamais été aussi grande. Ni la capacité de renouvellement et d'invention. Notre propos ne se veut en rien non plus corporatiste (2). Nous voudrions seulement rappeler comme le fait depuis si longtemps une philosophe comme Marie-José Mondzain qui travaille sur cette question de plus en plus essentielle à notre époque, de l'image, et suite à l'émission de France Culture, La Grande table où elle était récemment invitée, que " si l'image est ce que l’on voit ensemble, elle ne peut se construire que dans les signes partagés par ceux qui voient, et ces signes sont ceux de la parole, des signes langagiers. Ce sont des sujets parlants qui voient. C’est en tant que ceux qui voient ont chacun une paire d’yeux, totalement irréductible à la paire d’yeux du voisin (chacun voyant depuis son corps, son histoire, ses passions, son organe, son point de vue et son âge, etc.), en tant donc que tout regard est singulier, que ce regard singulier se construit dans une intersubjectivité qui ne partage que de la parole. Nous ne pouvons donc universaliser le voir ensemble qu’à condition d’en parler. Alors, l’image est ce qui se construit dans le visible commun construit par une parole." (1)

Il n'y a d'expérience artistique véritable que celle qui donne réellement à penser. A parler. Car, insiste bien M.J. Mondzain, s'appuyant aussi sur ce que lui a appris son expérience d'écriture avec une classe de primaire, ce n'est pas l'image seule mais bien toujours l'articulation entre celle-ci et la parole qui est fondamentale. En permettant à chacun de se constituer dans une relation distanciée avec ce qui vient du dehors.

Nous savons bien que les artistes qui interviennent chaque jour dans les écoles, dans les quartiers, en divers lieux, sont aussi, quel que soit leur domaine, des sujets de parole et sont capables, du moins pour la plupart, de participer à cette construction du regard permettant d'éviter ce que M.J. Mondzain encore, appelle très significativement, "une apnée symbolique". Mais il est certain aussi que tous ne possèdent pas cette connaissance intime des pouvoirs et des pièges aussi de la langue, qui permet d'établir cette distance supplémentaire qui est aussi un lien, que le poète véritable, que l'écrivain réellement créateur, est, lui, vraiment capable d'établir entre la vie et la parole. Entre la parole et la vie.

NOTES:

1. La compréhension des images nécessite-t-elle une éducation ? Marie-José Mondzain, Propos recueillis par Laure Becdelièvre et Christophe Litwin, 2003. Voir

2. Nous souffrons cependant de voir que l'exemple de ces grands lecteurs de paysages que sont - pour ne parler que de quelques-uns, le Jean Rolin de Zones ou de Terminal frigo, le Darras de l'Invention de la Manche et bien entendu le Jean-Christophe Bailly du Dépaysement n'incitent pas davantage certains responsables à faire davantage confiance aux écrivains comme aux poètes qui ont des choses à dire, à faire partager, sur les perspectives, les horizons, qu'il nous faut aujourd'hui construire ou reconstruire, ensemble.