Oui, pour Olivier Barbarant le poème part toujours d'une émotion. D'une émotion qu'il éprouve, c'est vrai, le besoin, la nécessité, de mettre en mots. Non pour l'intellectualiser, l'analyser, en produire une explication. Mais pour, la "réinscrire" dans le fil de son existence, "rebrancher " le langage sur ce qui a été vécu. Manière de faire coïncider quelque chose de très général et du coup partageable ( les mots) avec quelque chose de très personnel. Et toujours singulier.

Certes, l'écriture est impuissante. Le poète ne peut pas tout. Je ne suis pas Victor Hugo, affirme Olivier Barbarant, reprenant le titre d'un de ses anciens livres. On en fait régulièrement l'expérience comme lui l'a fait dans cette chambre d'hôpital, évoquée dans le dernier chant de son livre, où sa mère est morte malgré les mots par lesquels il s'efforçait de la retenir. La voix du poète n'est plus celle d'Orphée. Ce pourquoi ses Élégies sont dîtes "étranglées". Comme ses Odes naguère étaient dîtes "dérisoires".

Mais reconnaître que le poème est impuissant face à la mort, comme peut-être il l'est aussi face à d'autres aspects terribles de notre condition, ne signifie pas qu'il soit totalement inutile. Il possède la capacité de retenir quand même quelque chose de l'existence. Ainsi l'expérience de la mort d'un être cher qui est celle d'une disparition s'accompagne paradoxalement d'une prolifération de souvenirs personnels qui font revivre une grande diversité de périodes, de moments de l'histoire collective. Qui font que le privé, l'intime, rejoint le politique. Le poème luttant contre les amnésies prend en charge tout cela. Ce que montrent sans doute le mieux, les pages intitulées Missolonghi 2012 dont Olivier Barbarant confiera aux élèves qu'elles sont celles qu'il trouve les plus importantes du livre.

DEDICACE_O_BARBARANT.png La mise en forme d'un ouvrage, la mise en voix d'une douleur, outre le fait de conserver la trace de moments et/ou d'êtres disparus, leur offrant en quelque sorte le tombeau qu'ils attendent, permet surtout de mieux comprendre. Reprenant un passage de Freud, "Il fait plus clair quand quelqu'un parle", Olivier Barbarant insiste sur cette nécessité profonde de la parole pour qui veut éviter de se laisser assombrir, engloutir par les choses, les évènements qui le submergent. À condition toutefois, d'éviter de se laisser entraîner à leur tour par les mots. Emporter par l'ivresse verbale qui ferait que ces derniers prendraient la place des choses. Que le poème sonnerait faux.

Ce qui explique que la clarté attendue du poème, celle qui rend pour finir une certaine douceur aux choses, n'a pas vocation à les enluminer. Les nimber d'une lumière idéale qui viendrait les sanctifier. Non. La douceur dont parle Olivier Barbarant, est celle du galet. Pas celle de la guimauve. Une douceur non dépourvue alors d'une apparente dureté qui justifie dans Élégies étranglées que l'auteur ne cache rien de certaines réalités difficiles comme les derniers moments de la vie de son père ou la mise à l'écart du frère. Si le poème refait de la vie à partir de la réalité, il ne doit pas l'édulcorer. Il doit parvenir à trouver son point d'équilibre entre tout l'écrasant de l'existence et ce qu'elle a malgré tout de beau. Et qui l'élève. Dans une tension constante qui n'est pas sans rappeler celle introduite dans notre poésie par Baudelaire.

"N'importe quelle peine est acceptable dans la clarté" écrit la philosophe Simone Weil en introduction à sa Lettre à un religieux de 1951. C'est cette clarté, sans complaisance, cette forme possible de consolation, qu'a visée Olivier Barbarant, fort aussi de la conviction que le poème , par la transformation singulière qu'il opère d'une parole en voix, "la voix d'encre", reste le moyen le plus sûr, non seulement de rendre compte de notre vie profonde mais aussi d'en faire retentir ou résonner la note, en tous ceux qui voudront bien y prêter une oreille attentive. Nous les espérons nombreux.