Certes, le livre de Kolatkar se présente au premier abord comme un livre fortement coloré, truculent même, montrant l'ordinaire bigarré d' une population miséreuse dont la rue constitue l'espace, le territoire ouvert, sinon accueillant, de l'existence. Une scène où chacun expose, dans une publique intimité, sa nature singulière. D'ogresse, par exemple, pour cette femme borgne dont on suivra le répertoire des gestes par lesquels elle étale un gamin sur ses cuisses pour lui attraper le cul, le récurer, lui pétrir les fesses... jusqu'à ce qu'elle le repose "dégoulinant mais d'un seul tenant "comme un Noé miniature" sur ses "jambes arquées et flageolantes". Ou de "reine des carrefours" aux pieds nus, pour cette autre, rajustant son sari, sous les yeux du "monde voyeur qui gravite autour d'elle": "vieux cochons qui se tiennent à carreau, peintres aux yeux exorbités, poètes langue pendante, crétins et abrutis de tout poil".

Toutefois, on l'aura senti, c'est à l'opposé de tout misérabilisme, dans un esprit délivré de toute condescendance, que se déploie le regard de Kolatkar sur cette formidable conjonction d'êtres qu'il transforme en personnages pour faire de Kala Ghoda le lieu d'un festival permanent de théâtre de rue. Ainsi, l'improbable assemblage qu'y forment "la petite vamp, la grand-mère, l'aveugle, l'ogresse, l'homme au rat, le garçon au virevent, la reine branchée du carrefour, le Démosthène de Kala Ghoda, la reine des catins en cloque, le Boudha rieur, la championne des osselets" sans compter les enfants , les chiens, les chats, les rats... se constitue, sous les yeux du lecteur, en une large troupe dont les multiples talents viennent témoigner avant tout de l'extraordinaire vitalité de ceux dont le quotidien consiste à faire face à cette misère qui devrait les écraser mais à laquelle ils répondent en déployant des trésors de grâce et d'ingéniosité. Que ce soit pour épouiller un amoureux tout juste sorti de prison. Faire sécher au soleil un jupon. Utiliser jusqu'à leur dernière limite une benne à poubelle ou une roue de vélo. Mais aussi, par les mille et un gestes créatifs qui leur sont propres, transfigurer leur quotidien, opérer ces grands et petits détournements qui feront d'une fronde de cocotier un balai bien plus efficace que ceux distribués par l'administration et des blocs de béton au centre de la place un "mobilier urbain on ne peut plus utile" susceptible de fournir à ceux qui les aiment bien fermes, "de super oreillers".

Petits génies de la bidouille donc mais aussi acrobates du quotidien comme l'est de manière emblématique ce "couillon torse nu qui court entre les brancards d'une carriole de kérosène" avant de pirouetter sur un pied, bondir sur l'un des brancards qui dépasse pour faire s'incliner du bon côté le baril qui se trouve à l'arrière, ces personnages témoignent moins de la réelle bassesse de leur condition que de leur irrépressible appétit de vie (2), leur capacité d'adaptation. Leur rayonnement surtout, qui s'exprime dans la façon dont Kolatkar reconnaît en eux, avec un brin d'humour quand même, un panthéon de figures prestigieuses, telle la célèbre poétesse et danseuse Meera qu'il réincarne en la personne d'une dynamique balayeuse et dont il voit dans les modestes tas d'ordure qu'elle entasse le long du trottoir jouxtant la Jehangir Art Gallery, une suite d'installations artistiques qui pourraient s'intituler "Hommage à Bombay I", "Hommage à Bombay II" et ainsi de suite. L'espace tout entier paraît, comme au théâtre, transfiguré par ces présences vivifiantes jusqu'à venir comme enchanter les réalités les plus triviales: un échiquier dessiné au charbon sous un arbre de feu, des cartes de voeux se pelotant à l'intérieur d'une boite aux lettres, des beignets de lentilles et de riz (idlis) qui "se couchent pantelants, panse contre panse ou se sautent comme des tortues à la saison des amours". Le tout prolongé par les plus extraordinaires soliloques comme la prosopopée initiale du chien paria qui avant que l'heure ne soit venue pour lui de "rendre la ville à ses soi-disant maîtres" travaille sur son "magnum opus une triple sonate pour circumpiano" "inspiré par une pie qui chante, "par le hurlement d'une ambulance" "et par un marteau piqueur". Ou celui du vieux pneu de vélo, ce "zéro de traviole" qui n'a aucune intention pour autant de "moisir sur un toit couvert de mousse en compagnie d'une chaise bancale, d'une godasse gauche au sourire fendu jusqu'aux oreilles". Et entend bien continuer à tenir longtemps la route.

Entendons-nous, pourtant. Si certains de ses tableaux ont un peu de la poésie merveilleuse d'un Chagall, Arun Kolatkar n'en affirme pas pour autant, qu'avec la misère, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Débordant largement du cadre de la scène simplement vue, qui se limite aux quelques mètres carrés de la place de Kala Ghoda dont a d'ailleurs disparu le conquérant anglais sur son cheval noir qui lui donne son nom, son regard embrasse toute la ville et au-delà toute une partie du monde que ses nombreuses lectures, sa curiosité multiple lui ont rendu également familier. Et ce qu'il en retient n'est pas nécessairement réjouissant. Comme le montre par exemple le bilan désabusé qu'il place dans la bouche de son mannequin qui "un sourire niais sur le visage, une petite bouteille de rhum vide dans la poche, un pétard dans le cul" reconnaît qu'"il ne s'est pas passé grand-chose" au cours de l'année: "il n'y a pas eu de percée technologique, pas de grand bond en avant; rien que du surplace. Pas d'idées neuves, mais beaucoup d'idées réchauffées avec plein d'épices pour masquer la pourriture."

Le poème qu'il consacre à cet autre double de lui-même qu'est à la fin du livre la grande figure de David Sassoon , l'un des principaux artisans au XIX de la grandeur de Bombay nous semble à cet égard particulièrement significatif. C'est à la tête désormais pétrifiée qui le représente au fronton de la Bibliothèque qui porte son nom qu'il donne la parole pour lui faire déplorer la perte de tout ce qui fait la saveur de la vie, le vrai plaisir d'exister et "la désintégration d'une ville" qu'il "chérissait par-dessus tout" . Et ce n'est pas la dernière vision de cet ouvrage subtilement construit, qui se ferme - un peu à la façon de l'inoubliable Fellini-Roma , cet autre grand poème de la ville, si proche par certains côtés des Poèmes de Bombay - par une irruption de motos dans les rues désormais vides qui est de nature à moins nous inquiéter. Ces motards casqués encadrant dans un surgissement de violence la Mercedes blanc funèbre d'un président lui aussi sans visage revenant de l'aéroport, n'annonce rien de bon. Sinon la plus froide et sourde indifférence à ce monde d'intenses relations qu'Arun Kolatkar a su nous montrer terriblement vivant, mais qu'étouffe un peu plus chaque année l'immense appétit d'expansion d'une "ville bouffeuse de ciment, suceuse de sang, qui pisse de l'argent, chie de l'or et s'étouffe en vomissant".

NOTES

1. Nous avons choisi pour ne pas trop en gêner la lecture de ne pas marquer les passages à la ligne à l'intérieur de nos citations. Il faudra donc se reporter au livre dont nous ne saurons trop recommander la lecture.

Par ailleurs nous n'avons pas non plus voulu alourdir encore notre présentation en reprenant les informations essentielles qu'on pourra trouver sur Arun Kolatkar et sur ce livre dans le remarquable article qu'a donné Laetitia Zecchini dans la République des Lettres de Pierre Assouline. On y trouvera aussi des photos éclairantes qu'elle a prises des lieux au cours d'un récent voyage à Bombay.


2. Cet appétit s'exprime au sens propre dans le plus extraordinaire et stupéfiant des poèmes du livre, intitulé Petit déjeuner à Kala Ghoda où l'ensemble des personnages qui apparaissent dans les divers poèmes accourent pour déguster les fameux idlis et leur sauce pimentée dans une sorte de choral qui s'élargit à toute une série de personnes situées dans le monde "de haut en bas de toute cette longitude affamée", la 73ème, où se situe la ville de Bombay.

3. Nous avons emprunté la photo initiale au photographe Martin Roemers. On en retrouvera d'autres sur cette intéressante page consacrée à la ville de Bombay.