"On semble croire que la dignité de l'image passe nécessairement par l'apprentissage des techniques et des exercices de connaissance et de respect dû aux chefs-d'œuvre et à leur histoire. Le spectateur ne peut dans ces conditions recevoir les ressources et les moyens de son appropriation singulière.

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Rien dans tout cela qui prenne en charge la nécessité vitale d'un rapport aux images dans l'apprentissage de la parole elle-même. Le spectateur ... est réduit à l'état de consommateur de savoirs et d'objets qui ne lui sont pas proposés sous le signe qui les spécifie : le désir de voir étroitement associé au désir de faire et au désir de montrer. La culture est chargée de combler un vide au lieu de créer cette faim et cette soif que connaissent les voyageurs du désert que sont les artistes.

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Il est très vite conduit à délaisser la force native de ses gestes, la manifestation visible de son désir et à se soumettre au commerce gratifiant et gratifié des activités mimétiques. Avant même la fin de l'école primaire, on voit les enfants adopter les voies latérales, des formules secondes, qui les rendent optico-dépendants de figures préétablies. La standardisation de la vision vient lentement anéantir l'énergie créatrice du regard, les modèles dominants imposent un imaginaire qui indexe la reconnaissance intersubjective sur le partage d'objets identiques relevant de la consommation iconique. Quant à l'art, qui devrait n'être que le régime le plus accompli de la puissance inaugurale du désir de faire et du plaisir de montrer, l'art qui travaille sans fléchir sur le site fragile de l'angoisse et qui ne produit d'objets que s'ils laissent à désirer, l'art devient l'inventaire axiomatique des sites de l'admiration collective et de la réussite commerciale, sans que l'on prenne le temps d'en questionner les raisons. Le prix auquel se sont vendus les tableaux de Monet, de Manet ou de Van Gogh a plus fait pour la réputation mondiale de l'impressionnisme et de l'art du XIX ème siècle que l'apprentissage lent et difficile qui conduit les spectateurs à placer ces œuvres dans l'histoire de leurs propres regards plutôt que dans l'histoire des choses.

L'éducation artistique est déjà en soi une étrange façon de désigner ce qui touche à l'apprentissage de la liberté elle-même. Comment accompagner les regards et les gestes de ceux à qui l'on refuse le soutien décisif de la lumière des mots ? Comment faire accéder à la surabondance du visible sur la parole et à la surabondance de la parole face au visible quand le visible est déserté par la parole ? L'apprentissage de l'excès n'est pas un travail d'expert en éducation et de savant en art. Ce n'est pas davantage une pédagogie exercée par des artistes partageant l'espace des maîtres d'école. C'est un accompagnement entre les générations sur le chemin des angoisses de chacun et sur celui des plaisirs partagés. C'est une offre des moyens expressifs, jamais une forme d'expression. Sur ce chemin, nul ne précède celui qu'il conduit, c'est une veille de la présence qui laisse agir, qui sécurise par la seule force de la reconnaissance. Celui qui offre reçoit, celui qui reçoit excède ce qu'on lui offre. Sans cette transmission propre à l'accompagnement du spectateur, où se joue la question de l'autorité dans la transmission, les images resteront des objets comme les autres dans un environnement signalétique auquel chacun se soumet à un pouvoir pour assurer son identité et son appartenance sécurisante à un groupe."

Marie-José Mondzain

Homo spectator

Bayard, pages 131 à 134

COMMENTAIRE:

On trouvera sans doute que ces remarques ne tiennent pas trop compte des efforts "d'accompagnement" que beaucoup d'enseignants déploient pour faire de cette "éducation" autre chose qu'un type de conditionnement aux valeurs imposées de notre société. Michel de Certeau que nous aimons à citer nous a jadis bien éclairé sur cette capacité que nous avons à inventer malgré tout notre quotidien, en déjouant par toutes sortes de tactiques la grande stratégie d'asservissement des divers pouvoirs qui pèsent sur nous.

Il n'en reste pas moins vrai que Marie-José Mondzain nous oblige à réfléchir à la manière dont l'éducation qui vise, en principe, à l'émancipation de Sujets à la liberté desquels elle affirme qu'elle travaille, peut n'aboutir du fait de certaines de ses pratiques qu'à une forme insidieuse, pour ne pas dire pour certains, sournoise, de castration.