Avec Irruption de la Manche Jacques Darras entame la conclusion de cette singulière épopée de La Maye, ce petit fleuve picard de moins de quarante kilomètres, qu’il célèbre depuis plus de vingt ans. Mais ce n’est pas à la pénétration d’ailleurs rien moins que brutale du petit fleuve Maye dans les eaux qui séparent les côtes picardes des hautes falaises de Douvres que fait allusion le titre du livre de son livre. C'est à un autre événement de plus grande portée : le monstrueux glissement de terrain connu sous le nom de Storegga slide qui aurait provoqué, il y a quelques six millénaires, ce gigantesque tsunami parti des côtes actuelles de la Norvège, qui recouvrit les zones émergées, cette vallée profonde appelée Doggerland, par lesquelles notre territoire communiquait alors avec ce qui allait devenir une île : l’Angleterre.

Ce qu’inspire aujourd’hui ce paysage maritime tranché par le déferlement des eaux, le travail d’érosion inlassable des siècles, ne peut se limiter à quelques effets de surfaces, d’esthétiques méditations de soleils couchants, quelques tableaux impressionnistes. Les hauteurs crayeuses du Blanc-Nez sous lesquelles se lisent toujours les traces d'un ancien rivage du quaternaire fossilisé par la plaine maritime, exigent un regard plus ample qui ne se réduise plus aux apparences, une imagination généreuse, un sentiment réceptif aux puissances énormes qui les sous-tendent. Aux formidables durées qui les ont modelées.

C’est l’audace précisément de l’auteur d’Irruption de la Manche que de poser face à cela son minuscule bout d’être. De tenter avec ce livre une poésie qui réponde à l’écume des vagues, au vertige des temps, aux amas plus ou moins chaotiques de l’histoire et de la culture universelles, par de grands souffles de paroles, traçant sur l’innommé, innommable du monde, leur propre chenal de mots.

Composé de seize sections qu’accompagnent une petite vingtaine de gouaches que certains trouveront peut-être un rien présomptueuses, l’ensemble est présenté comme un seul poème ouvrant le volume VIII du poème La Maye, intitulé Le Chœur maritime de la Maye. Y alternent d’impressionnantes séquences célébrant le labeur, le labour, infini de la mer, une suite de retours vers les origines familiales, des considérations sur l’histoire et la pré-histoire de la Picardie natale, de fortes envolées géologiques, régulièrement ponctuées de quatrains en langue anglaise et en écriture capitale. Sur cette trame déjà complexe court un dernier fil unissant l’évocation d’un retour de Tokyo, une méditation sur l’armée de guerriers en terre cuite de Xi’An, une traversée d’Amérique menant à une Annonciation de Dirk Bouts à Los Angeles parmi les Anges, une marche autour du cyprès de Montezuma au Mexique, et huit visions de Huangshan la montagne jaune avec un tout petit nuage ! Sans oublier les visites de la grotte Chauvet ou de la réplique de Lascaux du côté de Montignac sur les rives de la Vézère.

Descendant de plusieurs générations de gribanniers – ces anciens mariniers un peu bandits de la Somme – Jacques Darras, grand dévoreur d’espaces et d’univers, continue ainsi de vouloir nous emporter dans l’intrépide embarcation de plus en plus secouée, énergisée, d’une poésie à laquelle rien apparemment ne fait peur. Où chaque chose rencontrée, chaque évènement de pensée, fait précisément pour lui somme. Somme. Entraîne son imagination. Excite un peu plus son verbe qu’il relance à son tour à grands renforts de paronomases, de calembours. Et fort expertement des coups de rames puissants de l’anaphore.

Tout semble fait pour donner ici volume au poème. En élargir l’espace. En multiplier les temps. Il y a quelque chose de l’ogre chez Darras. D’un ogre jamais repu. Mais toujours enfantin qui, au soir pourtant de sa vie, continuerait de s’émerveiller de tout, et tout particulièrement de son pouvoir de dire. De s’éprouver vivant dans cette capacité conquise de faire déferler les mots comme vagues sur la p(l)age. Et de faire à son tour irruption, lui vibrant, pulsatile, au cœur caché des choses. L’enfant du Ponthieu, porté par sa « petite rivière curieuse de plus grands fleuvesson ambition d’écolière migratrice universelle" est devenu enfant du monde. Il en rend grâce au temps. A l’existence. Conscient qu’il est devenu par le pouvoir de la culture et de la connaissance, ces belles alluvions de la vie, de s’être lié de fils multiples à la vastitude enchantée de l’univers.

Bravo la mer, s’écrie Darras dans un poème qu’il consacre à la lumière. « Tous les yeux savent que la lumière vient du dedans de la lumière/ au nord les yeux le savent/ les yeux savent que la lumière n’est pas un dû/ qu’il faut longtemps préparer en soi la venue de la lumière au dehors ». Irruption de la Manche se termine en une apologie des savoirs rassemblés. Des savoirs partagés. Des vies données. Illuminantes. De toutes les durées, les espaces possibles. Et l’expression d’une immense gratitude envers tout ce qui a été reçu. Accueilli. Longtemps muri en soi. Et, que dans un grand geste océanique, le poème inlassable, avide, jubilant, tente de rassembler.

NOTE:

Nous avons rassemblé dans un PDF quelques images qui entreront en résonance avec les lieux et les personnes évoquées par Jacques Darras dans son livre. Elles sont précédées de quelques images prises à l'occasion d'une rencontre effectuée au lycée Berthelot en 2013.

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