Il se trouve rue du Bac à Paris une boutique peu ordinaire. Un cabinet de curiosités. Le cabinet Deyrolle qui appartient aujourd’hui je crois à un Prince de Broglie. On peut y acheter toutes sortes de matériels de jardinier, de chasseur d’insectes et de pêcheur mais surtout on s’y déplace au milieu d’une faune hétéroclite de renards, panthères, ours grizzli, girafes ou éléphanteaux, de faisans, poules, canards et coqs qui donnent au chaland l’impression de parcourir l’intérieur d’un de ces tableaux de Paradis terrestre comme celui qu’on peut voir au Musée de Flandre de Cassel où le peintre anonyme, partant vraisemblablement d’une gravure de la première moitié du XVII, réalisée par Nicolas de Bruyn, nous montre une collection d’animaux sauvages et domestiques, des proies avec leurs prédateurs, partageant le même espace dans une sociabilité parfaite.

Les animaux du cabinet Deyrolle, sont bien sûr empaillés. Naturalisés. Mais ils le sont avec un art tel qu’ils paraissent plus vivants et plus frais que nature, présentés qu’ils sont par de virtuoses taxidermistes dans une attitude familière et comme en habits d’apparat : œil vif, truffe vernie, poil brillant et babines vermeilles. Il y a certes de l’imposture dans cette vision aseptisée de l’animal qui ne sent là que le formol. Que ne tache aucune boue, qui ne montre aucune trace de maladie ou de blessure. Et ne fait entendre aucun cri. Mais cette imposture produit son effet, exerce sans conteste sa magie particulière qui est de présenter presque d’un seul regard à la pensée, un peu de la diversité somptueuse du vivant. D’exposer d’un seul coup à la conscience l’amorce de « la mirifique conjugaison », écrit Bailly, du verbe être, dans le monde.

Car il s’agit ici « d’être » et non de simple apparence. Comptent moins l’extraordinaire variabilité des matières (touffues, griffues, duveteuses, écailleuses, pelucheuses, emplumées…) des tailles, des couleurs, des vitesses, des cris, que ce dont chacune de ces manifestations singulières est le signe : celui d’une existence, d’une traversée particulière de ces territoires à la fois lumineux et obscurs que nous habitons avec elle, à côté d’elle. Que nous lui disputons.

C’est encore une forme insupportable de notre présomption que de croire l’animal enfermé dans son être. S’il l’est, nous fait comprendre Jean-Christophe Bailly, il l’est comme nous le sommes nous-mêmes, enfermés dans nos grammaires. Rien ne permet d’affirmer, parlant des animaux, qu’ils n’ont pas comme nous leurs éclaireurs et leurs rentiers. Car s’il est possible d’avancer que chaque comportement reste à l’intérieur du règne animal régi par quelque programme, système, encodage, s’imposant à chaque individu, « l’espèce ne se déploie pas au pas cadencé, elle s’étoile et se dissémine, s’aventure ». Animée comme l’affirmait déjà Plotin, d’une pensée, plus ou moins obscure qui laisse place à l’improvisation, à l’interprétation. Laisse à chaque individu, mis en présence de l’épaisseur à la fois chaleureuse et inquiétante du Tout dont il se sent environné, la possibilité de son propre tracé, de son propre phrasé.

Ainsi, c’est, au-delà des clichés qui s’attachent à ce mot malheureux, toute la véritable poésie menacée du monde que le livre de J.C. Bailly, tend à nous faire reconnaître. S’il est vrai que la poésie reste encore la façon dont nous tentons, face à toutes les formes d’écrasement de la pensée qui guettent, d’habiter singulièrement le monde par la langue qui nous est donnée commune. Une langue dont nous nous efforçons, modulant aussi son chant, d’élargir l’espace pour nous donner de l’air. Nous inventer de l’être, de la vie libre, par surcroît.