Cherchant à s'approcher de la figure "déjà lointaine" d'une femme dont le souvenir aimé si l'on en croit l'épigraphe, empruntée à un ancien poète chinois de la dynastie Tang (dont s'inspira peut-être Sei Shonagon pour ses célèbres listes) s'est épuré de tout ce que le sentiment réellement vécu pouvait avoir d'insatisfaisant, le livre de Camille Loivier se présente à la fois comme l'expression du désir orphique de l'arracher à l'effacement et la prise de conscience parallèle qui ne va pas sans difficultés, du caractère libératoire de ce dernier.

Intitulée Il y a, la première partie du recueil, la plus importante, part de ce constat d'effacement mais pour mieux multiplier à travers la conscience du manque, ressuscitée par les mille et une occasions de la vie quotidienne, les marques en creux de la présence (P 24). Une moustiquaire, un lit, des draps blancs presque rêches viennent ainsi raconter le corps de l'aimée. Des lieux revisités, des trajets difficiles à l'autre bout du monde, en train, en autobus, des maisons, des hôtels, des odeurs, des plantes, des feuillages, tout cela à quoi il faudrait ajouter la liste des noms de tous les plats goûtés, de tous les petits bouts de réalité sertis dans la mémoire, aident parfois à se retrouver (P. 46). A revivre le passé au présent, l'espace de quelques poèmes.
Mais souvent la solitude constatée devient trop évidente, lourde à porter ou la présence imaginée dans l'absence se fait trop forte au point d'effrayer par sa proximité. Comme cet ultime cri de la corneille dont Camille Loivier fait revenir régulièrement l'image d'intermédiaire symbolique entre les vivants et les morts. À ce moment, qui est celui de la seconde mort d'Eurydice, le poème doit s'arrêter.

N'empêche que les mots auront joué leur rôle. Qui est de rattacher à la vie. D'en assurer comme ils peuvent le retour. Ce retour dont la dernière partie du livre, plus légère, célèbre à sa façon la réalité par la reprise hautement significative de cette forme disparue dans notre poésie, le rondeau. Qui redit, comme il est dans sa tradition, les plaisirs et les attentes aussi de l'amour, rejouant tout le passé mais pour mieux s'en délivrer, s'en acquitter. Avec cette consolation ou cette pirouette finale qu'avec ce "rangement", ce choix, d'avoir bien enfermé le passé insistant dans les mots, il reste quand même d'une certaine manière disponible. Prêt comme le suggère la toute dernière strophe à toutes les relances de la passion. Ou de l'imaginaire.

Indécidable jusqu'au bout.