Né à La Réunion, d'une mère réunionnaise et d'un père ukrainien chassé par la révolution d'octobre, contraint, au cours des années 50, par la scélérate ordonnance Debré, de s'exiler sur le territoire métropolitain, Boris Gamaleya a, depuis l'origine, l'ambition de "sortir des frontières du rien dire" sans jamais pour autant s'inféoder aux exigences identitaires de la définition. De la séparation des langues. Voire, de la séparation des mots avec les choses. Poète du métissage constant, universel, du brassage des multiples énergies qui traversent, Boris Gamaleya affirme haut et fort par son œuvre, que le poète est bien avant tout un créateur de langue, un créateur de monde et que chacun de ses livres est, comme il le dit du paysage, "un peuple de créatures à naître".

"Merci pour les choses cachées" proclame t'il dans son dernier ouvrage, s'en prenant aux "mésaventuriers" de tous poils, principalement de la culture, promoteurs " d'un nouvel imaginaire où fleurit à merveille l'exotisme de soi-même". Dénonçant cet étrange "ressort de l'enfer" qui nous fait courir l'un derrière l'autre en imprimant "la forme tant vantée du cercle à ce qui nous lance droit devant nous".

Car, comme le dit l'un de ses principaux commentateurs, Serge Meitinger, pour Gamaleya "habiter l'île, surtout quand cette île est La Réunion, en tout si diverse, ce n'est pas s'enfermer dans le cercle du même mais vivre en un écart sans cesse réouvert par rapport au même, c'est promouvoir l'idéal d'un détachement et d'une nomadisation sur place, d'un dépassement."

Certes, les poèmes et les "roèmes" (romans-poèmes) de Boris Gamaleya par leur constante inventivité, leurs effets d'éclairs, leurs façons bien à eux de puiser à tous les lexiques et d'établir leurs connexions sans s'embarrasser des lourds échafaudages des transitions rationnelles, dérouteront plus d'un lecteur mal préparé à une telle liberté qui personnellement me rappelle un peu, bien que dans un tout autre registre, celle d'un poète, lui aussi injustement méconnu, Jean-Paul Klée. À ceux qui, n'ayant pas renoncé encore à bétonner leur prison, auraient alors la tentation de décliner notre invite à se régaler d'une telle oeuvre pour se diriger vers des nourritures plus directement et fadement "consommables", en troupeau, nous rappellerons simplement, afin de bien préciser le véritable enjeu de leur attitude, cette belle formule d'Edouard Glissant: "le consentement général aux opacités particulières est le plus simple équivalent de la non -barbarie".