Désignant à l'origine une personne introduisant le désordre , la brouille, dans les affaires ou dans les relations sociales, il appartient à la famille du verbe "brouiller" qui originellement en français signifie "altérer", "mêler", "rendre confus". Pas étonnant qu'un tel mot , qui fait du texte non encore arrêté, retenu puis plus ou moins durablement incarcéré dans la police d'écriture du livre, comme sa triste préfiguration, mal dégrossie, perverse, indigne, brouille lui-même la vue sur les questions qu'il recouvre et nécessite de notre part, pour lui rendre un peu justice, un effort d'accommodation.

Retenons pour commencer que certaines des grandes œuvres de l'humanité qui ont ensemencé des siècles de culture ne sont que des brouillons. C'est le cas de l'Eneide dont son auteur voulait qu'elle soit détruite à sa mort. C'est le cas des Pensées de Pascal. Aussi de divers textes de Kafka. Le lecteur complètera.

Inversement, combien de fois aura-t-on constaté de livres imprimés qu'ils n'étaient en définitive que les brouillons de livres à venir.

Oui. Il existe dans les brouillons d'écrivains bien autre chose qu'un matériau disposé à alimenter les interminables inquisitions de la critique savante et les plus ou moins convaincantes analyses de la critique génétique qui avec l'avènement des pratiques numériques risque à terme de manquer d'aliments. En réalité, la contemplation, je ne dis pas l'analyse, d'une simple page de brouillon, surtout si celle-ci présente l'aspect fortement raturé, hérissé de certaines des pages de nos plus grands écrivains, ceux dont on a le plus l'habitude de vanter les bonheurs d'expression, la perfection du style, devraient d'abord être pour chacun d'entre nous l'évidente manifestation non des mystères cachés d'une écriture, des tâtonnements de la pensée, voire du surgissement de ces micro-éblouissements qui se font parfois dans les marges, mais de ce qui fait le fond même de l'acte d'écrire qui n'est qu'un farouche effort de parole consistant à substituer toujours un brouillon de mots à un autre brouillon depuis la brouille elle-même incertaine des choses. Ou plus exactement de la vie dont le besoin de parole émane.

"Rien parfois de plus brouillé que la dite clarté de l'imprimé alors que le brouillon vivant de ses cicatrices, de ses ratures, nous livre une existence en prise avec elle-même" écrit Jacques Roman dans un joli petit livre récemment publié par les éditions Isabelle Sauvage, Le dit du raturé. En fait, l'existence du brouillon nous rappelle ce que déjà tentait de nous faire comprendre Platon dans le Phèdre, à savoir que quelque chose quand même un peu se perd dans la lettre écrite, qui est sa capacité de retour sur elle-même que ne cesse de conserver la parole vivante, toujours capable de se reprendre, de s'animer, se relancer elle-même pour se défendre en fonction de ses interlocuteurs. "C'est que l'écriture, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s'ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu'ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t'expliquer ce qu'ils disent, ils ne répondront qu'une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, à qui il ne faut pas parler. S'il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n'est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même."

Loin de nous l'idée de suggérer ici que l'écriture enfin prise dans les pages du livre serait, à l'opposé de cette parole vivante et animée que défend Platon, le lieu d'une parole morte, parce que définitivement arrêtée, bornée, figée. Un cadavre d'elle-même. Chaque véritable lecteur sait bien qu'il est en sa puissance de la réanimer. De lui rendre sinon son propre souffle du moins de lui insuffler un peu de l'ardeur dont il est à son tour capable. Mais cette vie que le lecteur redonne à cette lettre écrite n'est au fond qu'une parole nouvelle . Qui, à chaque nouvelle interrogation, chaque nouvelle avancée de compréhension, chaque mouvement d'appropriation, se rature à son tour, retournant page après page, vers après vers, dans l'inquiétude interminable d'elle-même. Son brouillon, toujours au fond, insaisissable d'être. Un autre mot peut-être aussi pour le désir. Ou pour la solitude.

C'est le merveilleux Humboldt qui dans son Introduction à l'Agamemnon d'Eschyle, publié en 1816, écrivait à propos de nos pensées, prises elles aussi dans cette irréductible diversité des langues qu'elles ne faisaient, dans le ciel pur de la Vérité, que se condenser dans les mots, à la façon de nuages apparaissant. Nuages. Nuages. Nuances. Brouille en incessante reconfiguration d'elle-même. Voila qui nous amène pour conclure à Baudelaire que le souci de la ligne pure n'empêcha jamais de savoir reconnaître dans les "ciels brouillés", le "charme mystérieux" des "traitres yeux" de l'être incapables de briller autrement qu'à travers leur brouillon de larmes.