Aimer tisser, aimer corréler et relier, tout couvrir et tout interconnecter, ne pas laisser de trou ni d'espace, n'être plus jamais seul. Mettre en réseau. Conjurer la rupture et l'isolement par le continuum. Conjurer le présent par son enregistrement. Conjurer la singularité d'un homme par son profil archivé. Publier au lieu d'oublier; expliciter le talent; quantifier plutôt que de qualifier; chiffrer et déchiffrer le vivant plutôt que de l'éprouver. Identifier. Réifier. Déifier. Tenir le monde et en dresser la carte; l'immobiliser dans la capture et dans la trace pour enfin le maîtriser. Faire que tout bouge sans que rien n'arrive."

Oui, cette pulsion affolante de capture qui incontestablement nous anime et que démultiplient entre nos mains les techniques de plus en plus performantes des appareils. Qui les retournent contre nous, numérisant nos existences pour le plus grand profit des sociétés de surveillance et d'exploitation du désir dans lesquelles nous finirons sans doute par nous engloutir. C'est à cela, qu'un Bernard Stiegler, dans l'Economie de l’hypermatériel, par exemple, appelle "l'ordinaire de notre misère", que s'attaque, à sa manière, étonnamment puissante, l'une des nouvelles de l'écrivain de S.F. Alain Damasio, C@PTCH@, dans son recueil intitulé Aucun souvenir assez solide.

Imaginant un monde dans lequel les enfants relégués à la périphérie de la Ville dans une zone baptisée le Libre sont régulièrement dématérialisés, transformés en données informatiques, en datas, au cours d'une sorte de grand jeu spectaculaire, la c@patch@, consistant à rejoindre l'espace dont ils sont exclus en traversant une série d'avenues bourrée de systèmes numériques cachés absorbant l'une après l'autre leurs diverses données vitales, Alain Damasio s' interroge sur la prolifération des capteurs de tous ordres, capteurs de mouvements, de sons, d'odeurs, de visages, voire de pensées, qui s'apprêtent à envahir notre quotidien, dessinant les contours d'un univers dans lequel plus rien ne restera sans contrôle. Toute empreinte, toute trace sera conservée. Archivée. Mise en réseau. Traçant de chaque chose, de chaque individu une carte dont la nature sera plus captivante, désirable, plus réelle en un mot que sa réalité première.

Haro sur la domination sur nous, alors, de la technique? Certes. Mais ce que cherche à montrer surtout Damasio c'est que ce mal ne vient pas de la technologie. Il vient de notre esprit. " Ou plutôt que la technologie n'a jamais été qu'une substitution à nos corps limités, qu'une projection de nos désirs de puissance, qu'une façon géniale d'externaliser nos pulsions dans les machines afin de nous rendre omnipotents face au réel.".

C'est ainsi que l'un des personnages de la C@PTCH@, un ancien vivant dématérialisé qui se prolonge dans le système en s'efforçant, avec quelques autres, de le perturber, explique à l'un des derniers survivants, pourquoi, pourtant éloignée de tout capteur, la petite troupe à laquelle il est parvenu à faire traverser la Ville, continue de se dématérialiser: "Je me demande si vous ne devenez pas, à votre insu, des capteurs les uns pour les autres. Si vos yeux ne sont pas des caméras, à leur façon; et vos oreilles des micros. Je me demande s'il y a besoin de machines pour former un réseau. Si le réseau n'est pas déjà en vous, actif, par la force de votre seul esprit, de votre unique pensée, à extraire secrètement la matière des corps que vous regardez sans être capable d'y voir autre chose que des signaux, qu'une information à traiter pour survivre. Voilà mon hypothèse."

Et c'est bien cela qui nous fait dire que c'est aussi et peut-être d'abord en nous-mêmes qu'il faut traquer le mal. En résistant autant que faire se peut à toutes les tentations de posséder, de domestiquer le monde. De le penser en somme uniquement par la pensée. En oubliant de puiser le plus profondément possible dans la sourde énergie que nous confère notre incarnation. Nous privant par là d'aller, comme l'écrivait le poète Bashô, contents du simple sentiment de la présence éprouvée, toujours renouvelée, à nos côtés des choses - il se référait au mont Fuji - quand bien même celles-ci nous demeureraient à jamais brouillées. Car comme le dit encore un tout autre poète, Rilke et qui parlait, lui, d'expérience: "Perdre nous appartient."