Disons que je ne partage pas vraiment la façon dont un bon nombre de poètes tient en mépris le roman. Sa prétendue lenteur d'allure. Cette façon qu'il aurait de nous rouler dans le jeu des causalités prévisibles, qu'elles soient psychologiques historiques ou sociales. S'il existe effectivement quantité de mauvais romans stéréotypés qui ne mènent nulle part - on pourrait d'ailleurs en dire autant d'une bonne part de la production poétique - on trouve heureusement un certain nombre d'œuvres à travers lesquelles il reste bon de cheminer et qui savent nous ouvrir les portes d'une compréhension plus fine et plus sensible, jamais figée, de ce monde où il est donné à chacun singulièrement de vivre.

De fait il faut bien comprendre que pas plus dans le roman que dans la poésie nous nous abstenons d'entretenir avec le mouvement continu des phrases un dialogue permanent, un tissage affectif et intellectuel qui réactive et nourrit en permanence chacun des contenus que le texte propose. Si bien que la ligne d'horizon de chacune des pages que nous lisons n'est jamais vraiment l'ensemble des pages qui constituent le livre mais bien plutôt l'ensemble de celles que compose notre grand livre intérieur fait de toutes les expériences, les connaissances, que nous avons accumulées et dont l'ouvrage que nous lisons, si nous lisons vraiment, remobilise pour éventuellement les reconfigurer selon sa puissance propre, tel ou tel fragment particulier.

Ainsi c'est pour chacun dans la mémoire de bien d'autres ouvrages qu'il convient de lire le beau livre de Gisèle Bienne, l'Etrange solitude de Manfred Richter paru chez Actes Sud. Dans un retour pourquoi pas vers sa propre histoire familiale, son propre désir d'émancipation. Son goût éventuel de la nature et des jardins. Dans un dialogue plus philosophique peut-être aussi avec ses propres conceptions de la liberté humaine. De la souveraineté possible ou pas de l'être. Et du poids de l'Histoire sur notre vie.

L'héroïne de l'Etrange solitude de Manfred Richter est une jeune fille de vingt ans qui se trouve déjà vieille. Sans doute parce que pèse sur elle beaucoup plus que les quelques courtes années qu'elle aura jusque là vécues dans son village de la Haute -Marne et la triste pension où elle aura subi sa trop longue scolarité. A la veille de partir, enfin seule, vers la grande ville pour y entamer des études qu'elle choisit contre le souhait plus ou moins déclaré de son entourage, elle passe son été dans la vaste, secrète et quelque peu caduque maison familiale où s'accomplira de façon presque insensible à travers les diverses relations qu'elle entretient avec son entourage la mutation qui fera d'elle un être libre.

Cela qui relève du roman de formation ne serait toutefois pas de nature à nous émouvoir si la phrase de Gisèle Bienne ne s'attachait pas à suivre les mouvements intérieurs de son personnage en les reliant musicalement, rythmiquement à tout ce qui parallèlement fait l'épaisseur même, le senti, le toucher vraiment de l'existence c'est-à-dire ces apparents presque rien, ces je ne sais quoi qui tendent le tissu temporel du livre, nous communiquant la chaleur éprouvée d'une chambre sous les toits, le chatouillement dans la gorge de la poussière en suspension dans une montée d'escalier, le balancement calme d'un feuillage d'été au milieu d'une cour… bref, toute la respiration intime d'une âme toujours neuve pour qui le monde reste encore un réservoir immense de sensations. Et d'attention. Y compris douloureuse.

Considérée par ses proches comme "contrariante" - le mot revient à plusieurs reprises dans le livre - Hélène est en fait un personnage curieux, sensible, qui cherche tout autant à comprendre qu'à être. Ou plutôt qui cherche à comprendre pour être. N'acceptant pas de voir sa vie lui échapper. Ni lui être dictée par les autres. Mais ce dont elle prend, par touches successives, conscience, c'est de son appartenance à un monde où chacun est lui-même dépendant de toute une série de déterminations elles-mêmes contrariantes qui s'opposent à son vouloir être. Avec plus ou moins de force et de visibilité.

Sur chacun des personnages du livre, en effet, pèse comme sur chacun d'entre nous sous la forme souvent d'un secret, un poids plus ou moins lourd d'existence. Qui mènera l'un (Georges) au suicide, comme il a mené l'autre (la mère) à la fuite, à la disparition. Quant à ceux qui semblent évoluer dans une plus grande légèreté, comme c'est le cas de Katharina, la correspondante allemande d'Hélène, leur existence n'est fondée - on pense au fameux Ferdydurke de Gombrowicz - que sur l'ignorance des réalités ou la superficialité des existences modernes ancrées dans un narcissisme douillet.

En fait c'est le poids de l'Histoire qui retient le plus l'attention de l'auteur. Ce sont les êtres marqués en profondeur par son passage que son héroïne tente de libérer par ses questions de leur silence. Déjà la jeune lycéenne du Cavalier démonté avait, bravant l'interdit de ses parents, découvert à quel point sa participation à la guerre de 14 avait bouleversé l'existence entière de son grand-père, faisant du jeune homme doux et brillant qu'il était un être méconnaissable, alcoolique et violent en proie au ressentiment. Ici, dans ce nouvel ouvrage qui met en scène à quelques détails près le même contexte géographique et familial, c'est aux personnes du médecin du village, un rescapé des camps ainsi qu'à celle d'un ancien soldat nazi qui a choisi d'échapper à son lourd passé en reprenant quasiment son statut de prisonnier de guerre dans l'entreprise de menuiserie paternelle que s'intéresse la narratrice. Sans oublier celle du jeune algérien, Edris, dont la famille a été assassinée par L'OAS comme elle aurait pu l'être par le FLN adverse - nous sommes au pire moment de la guerre d'Algérie - en représailles de sa modération.

Entre ces différents personnages qui tentent diversement de percer leurs mystères réciproques, se confient ou se taisent, c'est à une incessante levée d'interrogations dont la plupart ne trouveront d'ailleurs pas de réponse formelle que nous assistons. Qu'est-ce qui pousse vraiment le commis Manfred Richter qui aurait pu devenir un grand médecin en Allemagne à retourner puis à demeurer chez son ancien geôlier pour y mener cet existence étrange et solitaire? Qu'est-ce qui pousse ce miraculé des camps nazis qu'est le médecin séducteur à s'entourer de bergers allemands et à faire le malheur de l'épouse avec laquelle il partageait autrefois tout?

C'est de l'ensemble de ces questions, à commencer par celle qui restera sans réponse de l'abandon de sa mère, que se nourrit la force active de l'héroïne. Car si l'Histoire par la force d'écrasement de nos destins particuliers qu'elle possède nous interdit d'imaginer que nous pourrons être un jour les souverains parfaits de notre vie, si chaque existence dont nous dépendons dans nos relations peut-être source d'interrogation, de frustration, de déception comme elle peut l'être d'encouragement, de force et de désir, la vie ne nous en offre pas moins la possibilité de chercher à la comprendre comme y invite Manfred Richter qui fait cadeau à Hélène d'un stylo à plume or ainsi que d'un carnet bleu foncé en l'engageant en même temps à "tâcher de se rendre compte". Lui ouvrant cette perspective qui consiste pour la pensée de faire qu'avec le passé, le monde, quelque chose puisse aussi commencer. Faire œuvre.

Certes, cette liberté singulière que finira par conquérir l'héroïne du livre ne s'incarnera à Nancy que dans une bien modeste chambre de Cité Universitaire de quelques pauvres mètres carrés, tout comme la liberté de Manfred Richter a extérieurement tout de celle d'un prisonnier volontaire. Mais la puissance de telles formes de liberté c'est qu'elles ne consistent pas à tomber dans l'illusion d'un affranchissement prétendu à l'égard de toute influence extérieure mais qu'elles reposent sur le sentiment réel d'une forte et lointaine appartenance, la conscience en partie éclairée, active, de ce qui les a déterminées, la volonté enfin et surtout de ne pas se laisser quant à elle étouffer. Par l'accumulation de secrets, de silences, d'aveuglements, qui recouvre nos existences.