Certes, Josh R., pardon, Joël Bastard ne cache pas qu'il a été le plus souvent merveilleusement accueilli lors de ces diverses invitations auxquelles il a répondu au cours de ces dix dernières années. Et que ses nombreuses pérégrinations ne sont pas restées sans lui apporter bien des plaisirs multiples de découvertes. Mais dans cet ouvrage plutôt désabusé, frôlant même parfois le cynisme, il ne cache pas le revers comme on dit de la médaille: les ateliers d'écriture foireux et narcissiques, les salons, foires ou festivals du livre qui pourraient bien n'exister que "pour nous débarrasser définitivement de la lecture". Les séances "d'abattage" avec ces enfants des écoles qu'on fait défiler "au pas cadencé au nom de la pédagogie universelle et d'un futur radieux dans le monde enchanté des livres".

Oui, le livre de Joël Bastard ne donne pas une image toute rose de la condition de l'écrivain parcourant, armé de son simple stylo, le far-west des divers dispositifs lui permettant aujourd'hui de se faire connaître et vivre. Une image pas non plus toute rose de ce qu'est cette population de médiateurs dont le travail devrait justement être de rendre la littérature attractive, vivante et d'en susciter réellement le développement en en accroissant authentiquement le désir et le goût. On n'épiloguera pas sur cette "librairie sèche, telle une serpillière cassante, une gangue sans graines" où l'auteur dont les livres ne sont pas présents n'a pour seule compagnie que la libraire dépressive et "deux autres femmes venues là pour seulement boire un café". Ni sur cette bibliothécaire "plus que rétive, bénévole" qui "n'écrit pas, lit à peine, mais gère ce que le village désire lire". Affirmant que "ce n'est pas la peine de mettre de la poésie dans les rayons puisque les gens n'en lisent pas". Elle pas plus que les autres! En revanche on aimerait davantage s'appesantir sur "ces gens, ces notables, toute cette société du spectacle" que dans son Journal Virginia Woolf nommait "l'épaisse bourgeoisie des lettres" pour qui la présence de l'écrivain ne sert au fond que de prétexte à jouer les importants et se décorer des prestiges symboliques d'une culture purement extérieure.

Bien souvent dans ce texte, l'auteur s'interroge sur les diverses motivations qui poussent ceux qui l'invitent à faire appel aux écrivains. "L'écrivain est-il un plombier qui conduit l'eau sacrée? Est-il un fanfaron qui amuse la galerie? Est-il un infirmier qui soigne la plaie des hommes et fait passer la médication? Est-il un produit révélateur de l'instantané d'une situation ou d'un lieu? ". Rien de très clair finalement. D'où le sentiment d'imposture de l'auteur qui répond favorablement pour des raisons, en apparence, bassement pécuniaires, à des demandes dont il ne comprend pas le sens.

J'aurais aimé évoquer d'autres passages de ce petit livre assez grinçant où l'auteur revendique avant tout son droit d'être reconnu pour ce qu'il est: quelqu'un qui écrit comme d'autres pourquoi pas font des meubles. De la maçonnerie. De la médecine. Sans être tenus pour des mercenaires. J'aurais aimé ne pas oublier de dire que pour corrosifs qu'ils soient à certains égards les divers textes qui composent l'ouvrage dessinent clairement en creux la figure d'une personnalité attachante et sensible. Qui sait laisser deviner ses blessures et témoigner de ses profonds attachements. Je laisse au lecteur bénévole (au sens cette fois de Rabelais) le soin de découvrir tout cela lui-même et de se régaler, sinon du tableau contrasté trop peu souvent analysé de la condition de base du poète-qui-ne-vit-que-de-ça, du moins de l'écriture traversante, ironique, inquiète et un peu douloureuse qui est la marque de fabrique (je choisis à dessein cette expression) de Bastard Joël, profession: écrivain.