D'ailleurs, il n'y a pas que les livres de poésie dans ma vie. Il y a aussi la vie sans laquelle à mes yeux il n'y a pas de poésie possible. La vie qui comprend aussi ses moments bienheureux, glorieux, de paresse. La vie qui sait qu'elle est infiniment plus riche de possibilités, de connaissances et d'intérêt qu'elle n'est capable d'en vivre à travers ma pauvre personne aux moyens limités. Et j'avoue préférer souvent le roman, les essais, les documents qui rendent ma pensée plus élastique, plus capable d'accueillir tout le vivant immense, à ces livres de poésie qui ne se parlent qu'à eux-mêmes. Et d'eux-mêmes.

L'un des derniers livres que j'ai reçus, Sombre comme le temps, d'Emmanuel Moses, n'est heureusement pas de ceux là. Bien qu'on pourrait, à tort, soupçonner, tant sont régulières ses publications par la maison Gallimard, qu'il y a quelque chose de fabriqué chez cet écrivain devant qui les portes de l'édition sont si largement ouvertes. Aussi aurais-je aimé en dire aujourd'hui quelque chose. Allant un peu au fond. Mais les beaux jours qui se sont cette année tôt présentés. Et peut-être ne dureront pas. Mais les mille et une obligations de la vie quotidienne. Celles aussi que je me suis données en m'inventant la responsabilité des Découvreurs. Mais, sur mon bureau, ce gros livre sur les Etrusques que je n'ai toujours pas ouvert. Ces photos accumulées des musées hollandais, que je n'ai toujours pas classées. Ces amis auxquels je repousse chaque jour le moment de faire signe. Mais, mais et encore et encore tous ces mais que je ne peux même énumérer... Comme ces couleurs innombrables et changeantes, indicibles du temps. Qu'Emmanuel Moses parvient à célébrer, à sa manière, à contrepied, en apparence, du titre de son livre, dans un poème que je veux prendre ici, pourtant, le temps de partager.

LE TEMPS EN COULEURS

Vite ! Des couleurs par la fenêtre

Des couleurs sur les champs et les forêts

Avant que le temps change

Et change tout

Qu'il vide de leur substance les champs et les forêts

Les étangs, les fermes

Comme le soleil est fugace !

Comme le ciel se rit de notre regard admiratif

L'éternité n'est qu'un trompe-l'oeil

L'immensité, une abstraction douteuse

L'or des blés — vite

Le rose des pierres de construction — vite !

Le vert froid des frondaisons — vite

La rouille des buissons, des rails, du ballast - vite !

Le jaune du colza dans les champs presque noirs

L'argent des cours d'eau

Le vert bruni par le limon des rivières poissonneuses

Le violet des choux en carrés sages - vite !

Le gris des routes — vite !

Le bleu absolu des journées claires de l'automne adouci par le sud - vite!

Le rouge ! Le rouge ! Le rouge des tracteurs, des automobiles, des signaux — vite !

Le rouge d'une casquette de chasseur, le fusil coincé sous l'aisselle — vite !

(Et bientôt le rouge imaginé du sang de la bête morte)

Le vert métallique de nos peupliers routiers — vite !

Le bleu des toits en ardoise — vite !

Le bleu des montagnes lointaines — vite !

Bleu de la pierre, bleu de l'horizon

Bleu de la lumière tombée en fine vapeur sur le monde — vite !

Et le blanc — j'allais oublier le blanc — le blanc des chemins de poussière

Le blanc des vaches paressant dans l'herbe des pâturages — vite !

Le blanc omniprésent et méprisé par l'oeil

D'un mur entre deux cyprès, de camions roulant à vive allure

Le blanc — vite !

Puis le noir ! Le noir ! Le noir de la terre féconde tournée et retournée — vite !

Le noir d'un cheval que les trains rendent fou

Qui galope en cercles affolés le long des barrières de l'enclos — vite !

Le noir d'une cheminée de village aussi muette qu'une bouche fermée — vite !

Le noir d'un clocher de village qui ne rejoindra jamais les bras du Sauveur — vite !

Le blanc, le noir, le vert, le rose, le bleu et l'or -

Vite ! Vite ! Vite !

Extrait de Sombre comme le temps, Emmanuel Moses, Gallimard, 2014.