Bien qu'appartenant à la même région, à la même génération que lui, je suis loin a priori de partager l'univers de référence de Lucien Suel que je connais pourtant depuis longtemps et ai découvert au début des années 90 dans la petite galerie de notre commun ami lillois Alain Buyse. Je n'ai guère de passion pour la génération beat, le rock, l'underground de façon générale, l'art du détournement, les jeux littéraires façon Papous dans la tête … tout au plus - mais c'est loin d'être peu de choses - partagé-je avec lui un goût prononcé des jardins, du vélo, une certaine nostalgie des décors populaires de nos années d'enfance, une infinie prévention contre la société de décervelage mise en place par nos institutions libérales: le règne du tout argent, de l'objet-roi et de la fabrication de masse des désirs prétendument singuliers. Et surtout la même exigence face à tout cela de demeurer et de m'éprouver vivant.

Ce qui me retient du coup dans le livre de Lucien Suel ne sont donc pas nécessairement les divers hommages qu'il peut adresser à des auteurs tels Bukowski qui me laisseraient plutôt froids ou dont je ne sais finalement pas grand-chose, ou de réaliser que tel texte est formé d'une longue suite d'alineas comptant chacun le même nombre de mots à savoir 23 (!) mais bien cette façon qu'il a, libre, inventive et toujours généreuse, d'articuler les divers pans de son imaginaire, de faire territoire de chacun des nombreux espaces qu'il a pu traverser, ce que ce livre par lui-même, fait de l'assemblage de textes plus ou moins commandés, révèle plus que d'autres par son caractère composite.

Il y a du polygraphe chez Lucien Suel que son statut de poète reconnu et fréquemment sollicité conduit à devoir écrire assez régulièrement à la demande. Mais si la réussite des textes ainsi produits est par nature inégale, je ne peux m'empêcher d'y reconnaître un même fond de jouissance conjuratoire à travailler cette large et épaisse matière de mots pour en faire lever comme d'une pâte le sentiment que nous sommes au monde. Que ce monde vraiment existe. Qu'il est fait de réalités concrètes - ô combien - dont bien entendu nous ne voyons pas tout. Et qu'il nous appartient par la grâce de notre parole et de notre imaginaire propres de lui donner les formes dont nous avons besoin. Pour le porter en nous. Le vivre poétiquement. L'accompagner en homme. C'est-à-dire: debout.

Et si comme l'écrit Yves Citton dans Gestes d'humanités," c'est à travers nos gestes que nous appréhendons le monde, parce que l'empathie nous conduit à décalquer nos gestes sur ceux d'autrui", les gestes de parole que multiplie Lucien Suel sont de nature à nous permettre un déconditionnement de tous ceux que quotidiennement nous empruntons aux machines qui nous gouvernent, nous incitant alors à cette permanente et nécessaire réinvention stylistique de notre mode particulier d'être par laquelle, nous, poètes, nous efforçons d'empêcher que le monde s'avilisse chaque jour davantage. En tentant d'activer des formes et des forces qui le rendent - il faut bien - plus humain. Avec le rêve aussi, comme l'écrivait Mallarmé dans ses Divagations, de nous percevoir simples infiniment et pourquoi pas, justes un peu vrais, vivaces, parmi les autres. Sur la terre.