Dans son livre essentiel, Le Jardin exploré, Une herméneutique du lieu (1999), le philosophe Philippe Nys concluait qu'il appartenait à l'art de laisser maintenant advenir au cœur d'un monde totalement artificialisé un sauvage hors nature capable de retourner "l'ensemble fini" dans lequel il nous est imposé désormais de vivre, vers les dehors infinis de mondes à venir" afin de le livrer de nouveau à l'Ouvert. Dans un procès de figuration proprement inépuisable.

Je ne sais si Lucien Suel qui a beaucoup lu a lu précisément l'ouvrage de P. Nys mais tout indique qu'il a bien conscience de la façon dont les artistes et les poètes qui sont aussi des artistes possèdent cette faculté de s'introduire dans l'atelier du monde pour le réenchanter en bricolant à leur façon - "transmutation et permutation "- les signes innombrables qu'ils y puisent.

Je ne saurais ainsi trop recommander la lecture du texte manifeste, tout à fait magnifique, Devenir le poème où Lucien Suel revient sur la question de notre habitation du monde à partir de la relation de la terre comme jardin à la maison-poème. On y verra comment il magnifie le travail singulier de ces ingénieurs de l'imaginaire qui sécrètent - comme la tortue, l'escargot - leur maison et l'habitent pour la vie. Non pour se soustraire aux menaces de l'extérieur et nous ramener aux temps heureusement révolus des poètes en leur tour d'ivoire, mais pour en faire, tout au contraire, le lieu d'un mouvement, d'un déplacement toujours à prolonger et jamais suspendu, de l'être. Une ouverture à tous les possibles d'une vie qui ne se reconnaît plus de frontières.

Ainsi, si Lucien Suel s'affirme fortement originé dans le Nord où il continue de vivre et qui lui inspire ses plus belles pages, il n'en cesse pas pour autant de projeter ses racines partout où sa curiosité comme l'occasion le portent. D'ici d'ailleurs écrit-il très clairement dans l'un de ses autres textes. De Fives aussi bien que de Mexico. De Lille aussi bien que de la planète. Du cosmos.

Pour un poète comme Lucien Suel, tout fait signe. Non pas de l'existence derrière le mur des apparences d'une sorte d' outremonde idéal, surnaturel ou magique. Mais, en chaque objet regardé, chaque expérience concrètement vécue, d'une profondeur relationnelle qui ne connaît que les limites de son intelligence sensible. De sa culture nécessairement fragmentée. Ainsi un parcours à vélo ou en automobile, voire une marche autour d'un terril peuvent-ils convoquer des espaces et des temps d'une ampleur remarquable. Ouvrant les domaines de la géologie, de l'histoire, de la faune et de la flore… de chacun des vents de l'esprit, de la mémoire et de l'imaginaire. Chaque regard porté sur le monde devient moment de création. Comme un passage. Un circulation d'être.

Car l'esprit chez Lucien Suel - et c'est un paradoxe chez ce poète qui s'est d'abord fait connaître par sa technique du vers justifié et déplore incidemment de ne pas parvenir à fixer l'image de la danseuse sur le baryté de sa mémoire - n'est pas ce qui vient imposer forme à la matière. Arrêter la chose en son contour. C'est ce qui au contraire emporte. Souffle. Relance. Fait danse avec le monde. Établissant la mise en relation incessante de soi avec l'entour. Affirmant notre sauvagerie propre. Qui n'est ni de cruauté ni de sang. Ou d'ignorance crasse. Mais revient à accueillir l'existence foisonnante qui nous est donnée à vivre, en toute liberté. Et selon la formule célèbre: littéralement et dans tous les sens.

Ainsi, on aurait tort de ne voir d'abord dans Lucien Suel qu'un poète un peu barré, beat, anar ou simplement pittoresque. Dans ses textes majeurs, Je suis debout le révèle comme un des meilleurs découvreurs et multiplicateurs de notre réalité contemporaine. Un poète capable de faire de la totalité, pour nous de plus en plus barricadée du monde, sa matière propre. Pour, répondant au vœu exprimé par Elias Canetti dans la Conscience des mots, maintenir ouvert pour nous l'accès entre les êtres. Dans leur inépuisable capacité de dissémination, d'expression et d'éveil.

On trouvera une illustration des propos tenus ci-dessus dans les extraits qui suivent: L._SUEL_Extraits_a_telecharger.pdf