Le lecteur attentif aura reconnu peut-être ce passage de W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec avec lequel l'ouvrage de Jean-Louis Giovannoni consonne par bien des aspects. Ainsi ces diverses plongées effectuées par l'auteur dans le quartier de la Pie, entre septembre 1981 et mai 1982, puis quelques 30 années plus tard, autour du 23, avenue Jean-Jaurès, à Saint-Maur -des-Fossés où il a vécu avec sa mère, à la fin des années 50 et au début des années 60, rappellent celles qu'aura tenté Perec dans le 20e arrondissement de Paris, à la recherche du 24 de la rue Vilin. De même les descriptions attentives de photographies retrouvées où tout est interrogé, de la nature du vêtement porté, des moindres détails du paysage capté, jusqu'au au trou vide que fixe désormais le regard de celui qu'aura saisi, l'espace d'un pur instant, l'œil mécanique de l'objectif.

Toutefois, si l'on retrouve bien chez Giovannoni tous ces beaux lieux communs de l'enfance et jusqu'au motif de la bicyclette, si cher à l'auteur de Quel petit vélo…, le dispositif mis en place par Voyages à Saint-Maur, diffère profondément de celui de W qui est aussi pour Perec l'occasion comme il l'écrit de pouvoir affirmer enfin sa vie propre en rendant compte, par l'écriture, des dramatiques disparitions qui ont affecté son enfance. Partant ainsi du vide, de l'absence quasi absolue d'ancrage dont la première phrase du chapitre 2 ( Je n'ai pas de souvenirs d'enfance) est bien sûr l'expression emblématique, W se constitue finalement en revanche non pas triomphante mais lucide sur la perte et l'effacement. Il n'est pas certain que Voyages à Saint-Maur qui s'achève ironiquement par un parcours réduit à quelques notations brèves, effectué sur Google Map, débouche sur le même sentiment de compréhension élargie. Si l'extérieur des rues se laisse sur l'écran aisément parcourir, toute tentative de pénétration se révèle impossible. L'image se brouille quand on zoome devant la porte du 23. Et la passerelle sur la Marne, de même "se distord dès la première marche".

Difficile, en effet, d'épuiser un paysage aussi insaisissable et vaste qu'une enfance. Ou une partie d'enfance. La durée de l'entreprise de Giovannoni en est révélatrice. C'est qu'en cette matière les points de focalisation ne sont pas toujours clairs. Du fait que ce qu'on vise, à la différence de la photographie, n'est pas une simple portion cadrable de la réalité mais une totalité. L'enfance étant ce moment particulier de l'existence où tout en soi se perçoit relié. A travers la conscience imaginante et sensible augmentée souvent par la découverte des livres et les pouvoirs particuliers de la parole.

De plus, revenir sur les lieux de son enfance superpose à cette totalité visée de nouvelles couches de présents qui exigent à leur tour d'être prises en compte. On le voit en particulier dans le récit du septième voyage où Giovannoni, dans des pages qui ne sont pas sans rappeler le Tramway de Claude Simon et le Noé de Giono, évoque la façon dont la nuit qui suit ses retours de Saint-Maur, il refait le trajet du 111, station après station, du début jusqu'à la fin.

De fait, plus que de la promenade, il y a, dans ce livre de Jean-Louis Giovannoni, quelque chose de l'art de la pêche. De cette pratique où chacun sait bien que l'essentiel ne tient pas nécessairement à l'abondance de la prise. Mais à l'attention fervente qu'on y met. A la capacité qu'on possède aussi de vivre pleinement ce temps qu'on y consacre. A cet égard, la figure du brochet surnommé Le Couturé ou Jojo l'esquive que Giovannoni évoque à l'occasion du sixième voyage pourrait remplir sa fonction de métaphore significative. Comme, a contrario, celle de cet énorme paquet grouillant et un peu répugnant d'écrevisses que d'autres pêcheurs remontent à la surface accrochées à un vieux bloc de viande morte qu'elles découpent et dévorent.

Le beau livre de Jean-Louis Giovannoni mériterait d'amples développements tant son écriture en est riche et subtile. Tant aussi y sont convoqués d'échos. Et mis en œuvre de polarités où tentent de se dire notre complexe relation aux temps comme aux espaces. Aux êtres et aux choses. Aux présences et aux absences, dont nous sommes intimement constitués. Il faudrait aussi tenir compte du fait que le projet de ce livre complexe qui superpose en tentant de les lisser des temps fort éloignés, laisse aussi la part belle à l'évocation du monde disparu des banlieues populaires d'avant ces fameuses Glorieuses qui auront tant bouleversé notre paysage matériel et affectif. Les divers voyages entrepris à bord du bus 111 sont ainsi l'occasion pour notre observateur de constater, après Baudelaire ou encore Roubaud, que la forme d'une ville change plus vite hélas que le cœur des humains. Et de vérifier ces constantes que sont en terme de paysage urbain les soucis opposés de singularisation et d'uniformisation (P. 64-65).

Le lecteur qui découvrant le tout premier paragraphe du livre s'attendrait donc à une évocation de la figure disparue d'une mère débouchant sur un simple récit de vie se trouvera peut-être alors dérouté. Cette figure maternelle n'apparait qu'à de rares reprises à l'intérieur de l'ouvrage dont on comprendra peut-être qu'elle en constitue toutefois par son effacement, sa disparition et comme par métonymie, le déclencheur nécessaire. " On ne voit jamais, sur les photos, les personnes qui les prennent. Une ombre parfois. Guère plus. Ils ne s'imprègnent pas dessus. Sont derrière." Toute l'histoire des Voyages à Saint-Maur, à l'intérieur de ce lacet de la Marne semblable à la fois à "un utérus gravide" et à "un nœud coulant" est une histoire d'oppositions et principalement de distances. Celles qui font perdre parfois. Pour ne pas dire toujours. Mais sans lesquelles nous ne saurions jamais rien retenir. Et sur rien avoir prise.

N'est-ce- pas d'ailleurs de l'illusoire et infantile tentation de vouloir et de croire que nous pouvons maintenant tout saisir, tout retenir qu'il nous faut aujourd'hui, de plus en plus, nous déprendre. En ce sens, la lecture des Voyages à Saint-Maur de Jean-Louis Giovannoni ne pourra qu'être des plus vivement recommandée à ceux pour qui, dans le domaine de la culture - je reprends ici les propos tenus par Annie Lebrun dans Ailleurs et autrement - "le crabe reconstitué et les huiles trafiquées font figures de modèles structurels".