Forme expirée, sans doute, aux résonnances pour nous presque totalement échappées, que le magistral retable du mithraeum de Sarrebourg qui nous attend ici. Cadavre, oui, mais qui soulève une émotion mystérieuse. Reste porteur de présence. Impose jusqu’à travers son caractère fragmentaire, ténébreux et ses importantes dégradations, son rayonnement diffus. Dans son prolongement, le magnifique choix de stèles funéraires gallo-romaines coupé pourtant de toutes ses lointaines racines de terre et bien entendu de chair comme d’âmes parties, impressionne presque tout autant, à sa manière, par ses pittoresques aperçus sur la vie quotidienne de nos gaulois romanisés d’ancêtres : percepteur d’impôt tenant de la main gauche son registre de pierre comme Moïse les Tables de la Loi, boulanger croqué dans son échoppe devant ses panières de pains ronds ou de pâtisseries, pêcheur lançant son filet, on imagine dans les eaux de la Moselle proche, pères accompagnés de leurs enfants portant comme d’anciens sacs à main ventrus de grand-mère, d’énigmatiques sacoches contenant simplement leur petit matériel à écrire, tablettes de cire et stylet … Ces figures parfois un peu gauches, un peu lourdes, terriennes, s’emparent de nous, remuant insensiblement, en profondeur le temps. Venant déborder notre imparfaite et vague identité. La dilater. Pour - osons le mot – corroborer ici notre existence.

Plus loin de petites pièces d’ivoire prolongent la fascination: chefs d’œuvre absolus de miniaturisation comme ce plat de reliure d’Adalbéron II ou le coffret reliquaire de Saint-Arnoul plus raide pourtant que le précédent. Dans ce musée-labyrinthe on n’en finit pas, décidément, de s’étonner. D’admirer. Et d’exciter sa pensée. Jusqu’à l’insolite de ces plafonds peints venus d’une ancienne demeure de chanoine et peuplés deux siècles avant les grandes fantaisies de Jérôme Bosh du même bestiaire fantastique emprunté, on le sait, à divers ouvrages antiques ou du haut moyen âge.

Gare toutefois au sérieux qui étouffe. Confronté à tant de riches, inattendues stimulations vitales, le visiteur risque de ne pas remarquer la forme si particulière pourtant de cette épée remontant à la dernière phase de l’âge de bronze, dite « Bronze final » qu’on rencontre dès les toutes premières salles, la visite suivant un ordre on ne peut plus chronologique. Cette lame sûrement très redoutable d’une cinquantaine de centimètres et dont la poignée manque, présente la forme approximative et beaucoup plus bourgeoise d’un parapluie refermé et serré à sa base, forme que rend encore plus évidente son système particulier d’emmanchement constitué d’une soie c’est-à-dire une tige courbée en forme de crochet ou de manche de canne. Quand on approche du cartel on découvre avec un certain amusement le nom de cette pièce étrange. Epée de Pépinville. Du nom de la sépulture de Richemont-Pépinville, localités siamoises sises à proximité de l’A30 entre Thionville et Metz, où cet objet fut découvert.
On en fabriquerait rapidement pour soi-même une étymologie fantaisiste si l’on ne savait que l’habitude – qui tend à se perdre quand même aujourd’hui - de nommer les parapluies « pépins », n’était venue, bien plus tard, évidemment, du nom d’un personnage de propriétaire affublé d’un parapluie ridiculement vert qui fit sous le premier Empire les délices du public du Théâtre des Variétés sous les traits d’un certain Jean-Joseph Mira, dit Brunet qui excellait dit-on à jouer les Cadet-Roussel, Agnelet et autres Innocentin. Bien sûr on ne joue plus ce Romainville ou la promenade du dimanche, vaudeville grivois, poissard et villageois, en un acte, par MM. Sewrin et Chazet, où s’illustra notre parapluie. On ne le regrettera pas. Se rappelant quand même au passage qu’en ces périodes d’égalitarisme post-révolutionnaire le parapluie appelé aussi « rifflard » du nom d’un autre personnage de théâtre figurait comme le rappellera un peu plus tard l’écolier Passereau à son valet Laurent dans le Champavert de Petrus Borel l’emblême des forces réactionnaires, au point que les Jeunes France affectèrent même sous le pire des temps de ne sortir qu’avec une simple canne !

Un parapluie!… Laurent, tu m’insultes. Un parapluie sublimé-doux de la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole de notre époque! Un parapluie!… misérable transsubstantiation de la cape et de l’épée! — Un parapluie!… Laurent, tu m’insultes! Adieu!'

On pourrait arrêter sa visite sur cette note pittoresque ou comique. Mais on ne peut se rendre à Metz sans songer dans cette ville et surtout dans ce musée qui doit beaucoup à la présence allemande – le catalogue le rappelle qui fait l’éloge de Johann-Baptist Keune qui en fut l’avisé conservateur de 1896 jusqu’à son expulsion en octobre 1919 – que les armes sur ces terres incessamment disputées de Lorraine n’ont rien qui prête à rire. Et que, lorsque les grands mots de Patrie, Honneur ou autres fables à usage des niais ou des idéalistes précipitent les peuples à défendre les intérêts masqués du Capital, relayés à tous les échelons du pouvoir par l’insondable Bêtise des vieilles mécaniques autoritaires, le parapluie raillé des bourgeois peut-être en réalité plus meurtrier que le simple glaive du soldat qui sait, lui, ce que coûte la guerre.