Plus loin, dans l'avant-propos des Portes de toiles qui se situe dans le même volume, il revient sur le double pouvoir d'envoûtement que possèdent ainsi les œuvres picturales. Par leur réalité de matière d'abord, par leur puissance, ensuite, de surrection de nos imaginaires, elles constituent, au-delà de toute syntaxe établie, comme l'avant-scène d'un théâtre, le point de passage d'une parole qui agirait "sans le secours des mots" mais "avec une telle abondance, un tel don de persuasion et de surprise que nous en avons souvent le souffle coupé".
Nous avons à diverses reprises, à l'intérieur de ce blog, insisté sur ce pouvoir sidérant des images capables tout autant d'instrumentaliser nos affects que de libérer ceux d'entre eux qui se trouvaient jusque là contraints par les conditionnements culturels et pseudos rationnels qui s'exercent sur eux. Et c'est pourquoi il nous est toujours apparu que face à ce pouvoir si particulier de l'image, il était nécessaire de ne pas oublier, comme l'affirme M.J. Mondzain, que l’image est ce qui se construit dans le visible commun construit par une parole. Jean Tardieu ne dit pas autre chose qui écrit que si le peintre - ou l'artiste - peut très bien considérer que son but est atteint une fois touchées les couches profondes de notre sensibilité, le public, qui ne saurait, lui, vivre en société sans échanger avec ses semblables, doit en passer par le commentaire verbal, pour témoigner des remuements intérieurs, des jouissances singulières que l'œuvre lui aura donné à vivre.

Comme être humain social, Jean Tardieu a comme chacun d'entre nous besoin de mettre des mots sur les images, a fortiori sur les œuvres les plus fortes, pour leur donner du sens. Comme poète toutefois c'est quand même un type de commentaire verbal très particulier qu'il choisit pour sa part d'effectuer. Sur le site de la revue Textimage, Frédérique Martin-Scherrer, étudie certains des procédés par lesquels Jean Tardieu transpose ou plutôt traduit certaines œuvres picturales dans l'univers particulier des mots. Le lecteur s'y reportera avec profit. Et peut-être y trouvera-t-il matière à s'exercer lui-même à divers types de traductions verbales dont nous ne citerons ici, car il est très aisément adaptable en classe, que le ramollissement.

À l'imitation des portraits ramollis réalisés par l'artiste cinétique Pol Bury, à partir des déformations engendrées par un miroir mou soumis à des jeux de pression diversifiés, Jean Tardieu imagine de ramollir à son tour les mots de la langue, non seulement par des à-peu-près, des néologismes ou des mots-valises, mais encore en faisant bredouiller, bégayer la langue. Ce qui donne quelque chose comme ceci: En reluquaginant le rallamolissement de mon porteret par tes tsoins, j'osterve ma boutrouille avec une certaine stuprafaction. Ce n'est plus seulement un miroir aux allumettes, c'est un miroir des formants, des haubans, des forbans, un laminoir plurifocalisé, pluricellulaire, pluri-disciplinaire (comme on dit en Bredouille d'aujourd'hui), c'est-à-dire plurinase, pluricrâne, plurimenton, pluribouche. J'équivoque ci-après quelques-uns de ces masques révélatueurs, multigrades et plantigrades.

Le professeur réellement intéressé à la formation en profondeur de ses élèves et qui vise de toutes ses forces à leur émancipation finale comme y invite le beau mot d'éducateur (ex-ducere) trouvera sûrement dans ce que Tardieu décrit de sa pratique, matière à réflexion. Pour le poète, pas question de descriptions objectives, d'analyses éclairantes et soumises, d'explications philologiques, de rapprochements historiques, de mises en perspectives esthétiques, d'herméneutiques plus ou moins inquisitrices. Non. Ce à quoi se livre Tardieu, c'est à l'expérience d'une recherche verbale venant prolonger le choc initial de l'oeuvre sans en dévaluer le caractère secret et inentamable. Surgissent alors ou s'élaborent, amalgames verbaux formés d'allusions, plongées dans l'en deçà de la signification, dans les circuits d'un anti-langage, d'un presque dire ou même d'un rien-dire, qui serait comme la racine de nos paroles, comme un retour balbutié au non sens originel .

Dans une telle entreprise, les mots redeviennent poreux et disponibles, faits pour être traversés beaucoup plus que pour contenir, beaucoup plus pour l’explosion que pour la fixation des sons – bref, des fluides en mouvements plutôt que des “termes” imposés - ce qui ne manquera pas de rappeler à certains la grande figure de Michaux qui n'eut de cesse, aussi, de se désengluer des mots ces collants partenaires.

Encore une fois, affirmons bien hautement, que nous ne cherchons pas la mort du commentaire interprétatif, surtout s'il est mené de façon collective. Que nous ne partageons pas le discours actuel anti-docte qui voudrait que face à l'œuvre en général et au texte littéraire en particulier, le lecteur soit totalement libre de sa lecture. Cela reviendrait tout simplement, comme l'a très bien montré Marielle Macé dans Façons de lire, manières d'être ( voir pages 235 et suivantes) à nier la puissance de diction de l'œuvre. On ne se glisse pas dans une indétermination, écrit M. Macé (243) mais dans une force sensible qui nous fait quelque chose avant que nous ne faisions quelque chose d'elle.

Mais les voies de l'appropriation d'une œuvre, passent toujours par une relation singulière qui engage bien autre chose que la simple raison connaissante. Et la tâche relationnelle qu'il nous faut entretenir avec les œuvres ne saurait être réduite à des exercices et des discours formellement stéréotypés. Ainsi, il importe que le professeur ouvre le plus possible l'espace de cette relation. Dans laquelle la recherche du sens, surtout s'il est conçu comme un discours arrêté sur lui-même, ne saurait être un but. Le sens est une direction. Il est une porte. Pas un mur. Cela implique, pour reprendre l'image de Tardieu, de fluidifier tous les passages. Pour s'ouvrir toujours davantage à la vie. La vie, oui. La vie toute!