Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich à qui certains de ses compatriotes reprochaient d'avoir abandonné "la poésie de résistance" ne dit pas autre chose quand il affirme dans un discours prononcé en 2005 à Ramallah qu' être palestinien n’est ni un métier, ni un slogan. Un palestinien est d’abord un être humain qui aime la vie, tremble à la vue des fleurs d’amandier, a la chair de poule au contact de la première pluie de l’automne, fait l’amour pour assouvir un désir physique naturel et non pas pour répondre à un mot d’ordre, fait des enfants pour transmettre le nom et conserver l’espèce et la vie et non par amour de la mort, sauf s’il s’avère par la suite que la mort est préférable à la vie !
Cela revient à dire que la longue occupation n’a pas réussi à effacer notre nature humaine, ni à assécher notre langue et nos sentiments face aux barrières qu’elle dresse devant nous.
''C’est un acte de résistance que de voir la poésie assimiler la force de la vie ordinaire qui est en nous. Pourquoi alors accusons-nous la poésie d’apostasie lorsqu’elle assume les beautés sensibles et la liberté d’imagination qui sont en nous et résiste à la laideur par la beauté ? La beauté est en effet liberté et la liberté beauté. C’est de cette façon que la poésie qui défend la vie devient une forme de résistance.''

C'est ainsi que si insurrection poétique il y a, on comprendra qu'elle ne doit pas prioritairement se chercher parmi ceux qui affectent de prendre des postures politiques ou sociales mais bien parmi ceux qui à la semblance par exemple des surréalistes se fixant des objectifs réellement plus profonds et plus larges, n'atteignent au politique que par surcroît. Animés qu'ils sont d'une revendication d'être et de parole que ne saurait résumer tel ou tel slogan ou engagement à la mode!

Dans un livre qu'il faut lire, justement intitulé Poésie, Art de l'insurrection (éditions Maelstrom) , le poète américain Ferlinghetti n'hésite pas d'ailleurs à s'en prendre, parmi tous les faiseurs qu'il dénonce, les Ezra Pound de salon, les poètes concrets en béton précontraint, les poètes cunilinguistes, les poètes de latrines publiques grognant des graffitis, les maitres du haïku de scierie et bien d'autres encore, aux visionnaires de chambre à coucher et agit-propagandeurs de placard, aux poètes Groucho Marxistes, aux cheftaines de la poésie responsables à ses yeux de l'auto-enfermement de la poésie dans un système destructeur de connivences prétentieuses. Si la poésie est bien pour lui, comme il l'a prouvé tout au long de sa vie, un engagement total, c'est un engagement qui ouvre à tout ce qui nous dépasse. Une façon de se tourner vers la terre immense, d'ouvrir son esprit et ses yeux à l'ancien délice visuel, afin de communiquer avec tous les êtres sentant.

Jour après jour, plus ou moins gauchement, nous conduisons et construisons, nos vies. Banalement, nous souffrons, nous jouissons, nous extasions d'être vivants ainsi que de la beauté, par ailleurs si cruelle aussi, du monde. Nous redoutons la misère, les maladies, les séparations. Nous craignons chaque jour davantage la solitude des dernières années. La mort, toujours plus présente, autour de nous, en nous, instille son angoisse. Les uns se cherchent un mentor. D'autres se jettent sous un train. La plupart s'agitent sans en avoir besoin. L'artiste, le poète, qui sait lui, comme l'écrit Audi, que le contraire de mourir n'est pas vivre, mais créer, se réjouit de cette capacité qu'il a, même à ses heures les plus sombres, même en ses pages les plus noires, de se découvrir et s'affirmer plus vivant au cœur même, débordant, démesurément signifiant et excitant de la parole. Une parole qui pour une bonne part, il le sait, lui échappe. Une parole qui vient toujours de bien loin que lui et dont l'enjeu ne peut se limiter au politique, au sens très ordinaire du mot. Sous peine de voir le jaillissement d'émotions, de sensations, la mystérieuse et généreuse fermentation qui accompagnent la poussée créatrice s'épuiser en artifices, céder au sensationnalisme, au sentimentalisme ambiants, au seul profit d'une mise en spectacle intéressée et facile.

Et c'est peut-être contre ce danger que ne font qu'accroître nos sociétés de narcissisme exacerbé qu'il nous appartient d'abord de nous dresser, pour opposer aux vains prestiges du paraitre, et des complaisances utiles, ce vœu d'une vie pour soi, ce vœu d'une vie pour tous, qui soit à la hauteur de la vie!