Du coup, pas d'héroïsme triomphant dans cette poésie. Sinon celui, régulièrement déprimé, du quotidien qui inlassablement relance le poème. Ses sources morcelées d'œil, de main. De "béance profonde".

Bricolage inépuisé des signes dispersés du monde et toujours à l'attaque de vivre, les pages de Roncier sont en fait là pour témoigner qu'il est "plus important d'étendre la terre/ qu'un morceau de pain// d'éloigner la poussière/ que trouver un cercle supplémentaire". Car les mots ne servent pas à définir, c'est-à-dire emprisonner mais à libérer des énergies. Nous désenclore! Et finalement, "ne pas voir la mort/ logée dans le paysage".

La mort qui n'est que la face plus noire de nos vies, innerve, en effet, l'ensemble du livre de Stéphanie Ferrat. Elle ne se réduit pas d'ailleurs à la perte d'êtres chers. Ni à la perspective de notre disparition. Anonyme mais palpable, discrète mais efficace, elle est ce ressenti d'absence, qui fait peser les choses, reculer l'air, tomber chaque soir ce que l'on tient encore… pour être finalement ce qui fournira sa matière à la pulsion de vie qui est aussi besoin irrépressible de comprendre. Et de, malgré tout, finalement et comme on peut, se ressaisir. Il faut lire ainsi le recueil de Stéphanie Ferrat comme une sorte d'épreuve des jours, où l'écriture sismographe rend compte du partage des énergies par quoi il se fait que la présence en soi et le courage s'affirment ou se diluent. S'exténuent ou s'avivent.

Pas de grandes phrases, de fait, dans cette poésie. Peu de "je" également. La profondeur qui progressivement s'y découvre ne s'y cherche pas dans de subtiles hiérarchisations syntaxiques et l'affirmation par-dessus d'une identité toute personnelle et unificatrice, mais dans la puissance d'irradiation de courts assemblages de mots, une forme aussi de généralisation laissant tout son poids à la résonnance. Certes, on sent bien la charge intime dont chaque ligne est nourrie. Mais c'est une vocation exploratoire qu'avant tout elle se donne. C'est bien pourquoi on aura tort de chercher dans ce livre l'expression d'un drame à caractère privé ou le reflet décomposé d'une vie antérieure. Roncier est un dispositif farouche, une végétation vigoureuse, têtue, accrochant comme elle peut , par ses griffes, ce qui se laisse saisir ou plutôt sentir encore, par bribes, de la vie. La vie qui creuse. Et passe. Echappe et se prolonge. Exige toujours plus de nous. Mais comme "l'eau longue d'avril/ ne garde pas non plus le corps".