Poète, performeur, apparemment des plus modernes, des mieux en vue des scènes actuelles, Charles Pennequin a effectué avec Charles Péguy une de ces rencontres qui dessillent. Qui décousent proprement les yeux! Là où le "parti intellectuel", comme il le nommait, Péguy, ne veut toujours nous montrer qu'un arriéré, voilà que se découvre une autre vérité. Là où il attendait " un curé, un vieux gauchiste qui finit mal. Un nationaliste pur et dur. Un fasciste pendant qu'on y est!" Doublé d'un poéteux franchouillard, préchouillant ses besogneuses bondieuseries à grands coups d'épis mûrs et de blés moissonnés! voilà, qu'il découvre, Pennequin, "un penseur parmi les poètes". "Un poète au souffle énorme et qui fait marcher la pensée". Un courage aussi - celui qui justement nous manque - pour penser aujourd'hui.

Et du coup le voici, Pennequin, le Pennequin tonitruant, rugissant, barrissant qui enfle sa voix pour tenter cette fois de nous faire comprendre tout le besoin que nous avons aujourd'hui de cette figure formidable que nous avons condamnée, enterrée, réduite à la façon des têtes jivaros pour nous prémunir de la toute puissance de l'esprit dont elle est toujours porteuse. Et le voici Pennequin qui s'en prend à tous les suffocants que nous sommes, nous poitrinaires avec nos petits vers bien droits et bien posés, nos petites lignes bien propres et bien dosées, nos postures modernes, tous prisonniers de notre cachot à idées reçues, pour nous enjoindre de le lire. De le lire tout entier et jusqu'au Porche de la vertu ( oui ! ) dont il n'hésite pas à nous dire qu'il nous fera mourir sur place. De puissance. Et de vérité. De vie vraie.

Celui qui , miraculeusement, connaîtrait son Péguy, tout en étant un peu au courant des proses de Charles Pennequin et de sa façon de vitupérer par grands cercles le zèle de nos sociétés à rétrécir le monde ne s'étonnera finalement pas trop de cette improbable rencontre. Qui en fera cependant jaser certains. Sans doute pas parmi les moins obscurcis. Les moins intraitables, les moins fermés parmi nos députés autorisés de l'art. Nos normaliens de la modernité ou de la postmodernité dont Pennequin, le traitre, n'hésite pas à ouvrir dans son livre le procès en détournement majeur de la parole. Dans des pages où pareil à Péguy il risque - mais le risque aujourd'hui est devenu mineur tant chacun se fout bien de ce que pense vraiment son voisin - tout autant de s'attirer l'inimitié de ses amis que l'amitié de ses ennemis. Mais c'est cela Pennequin. Un irrépressible besoin, comme le manifestait déjà sa lettre à Jacques Sivan du 12 janvier 2001 (voir ci-dessous ), de ne pas voir sa mystique propre, c'est-à-dire son désir absolu de ne pas être dessaisi de lui-même, dégénérer en "petits trafics qui tournent en rond, en toute convivialité".

Oui. Il devrait être dans nos lignes Péguy. Pour nous aider à aller vraiment de l'avant. Soutenir notre courage, comme l'écrit Pennequin, à "croiser partout le fer avec l'indigence de notre époque et avec l'atonie qui nous traverse de partout". Notre courage aussi de ne pas trop ruser avec la clique de nos petits intérêts.

Mais pas certain, s'il revenait, que des fusils ne s'armeraient pas pour célébrer à leur méchante façon le centenaire de sa mort.

C'est qu'il fait toujours peur. Péguy. Aux truqueurs. Aux complices.

Pour prolonger ce billet quelques extraits de Charles Péguy (sur la culture, l'école, l'argent, la prostitution du monde moderne…) ainsi que la conclusion du livre de Pennequin:
PEGUY_INTELLECTUELS.pdf

LETTRE_A_JACQUES_SIVAN_PENNEQUIN.pdf