Eugène, autrement dit le bien né quoique difficile vivant, fête ici, en littérature, « cinquante années de folie », en déchargeant devant nous « trente-sept brouettes de bonne bouse, dix-neuf de terre de taupinière, dix de crottin d’ânesse, quatre de diverses variétés de pomme de terre. Sans compter vingt brouettes d’eau limpide de la fontaine du Roy et vingt autres brouettes de terreau extra-fin. Puis des tonneaux d’eau de pluie bruxelloise et des pichets et des pintes de l’eau de la Meuse liégeoise. » . Une folie, donc : la « Folie-Savitzkaya. »

Après Mentir, au titre significatif, publié en 1977 et consacré déjà à l’évocation de la figure « toujours vivante » en lui de sa mère, puis Marin, mon cœur et Exquise Louise dans lesquels il célèbre, cette fois, ses enfants, Eugène Savitzkaya entreprend de se raconter ou plutôt de tenter de se rencontrer lui-même, à travers ses délirantes entreprises potagères, ses merveilleux et pathétiques souvenirs familiaux, ses plongées dans « le vieux dictionnaire » où il « poursuit avec délectation son gribouriage d’écrivain ». La figure qu’il fait alors surgir pour nous est celle d’ « une espèce de fou civil parfois amer et parfois pas. Qui vit vertement sa vie, d’un citadin devenu jardinier après avoir déserté les cultures de son père. »

Fondamentalement inquiet de l’origine, ce fou qui vient déverser devant nous ses brouettes odorantes de paroles, nous assure pour commencer qu’il est bien sorti de quelqu’un, « que ce n’est pas une poule qui l’a pondu ni une jument qui l’a porté dans son ventre, comme disent les gens des campagnes reculées, les russes, les polonais et les montagnards des Balkans. » Mais, peut-être ajoute-t-il « est-ce le ciel de ces coins là qui forme des phrases pareilles. » Né justement d’une mère russe et d’un père polonais, l’auteur-narrateur affirme pourtant « n’avoir jamais été en exil », précisant immédiatement quand même: être « né dans une petite maison d’exilés bâtie dans une région où vivaient un grand nombre d’exilés, des balkaniques et des autres. Ses parents cultivaient un petit jardin d’exilés jouxtant des petits jardins de déportés, d’émigrants immigrés, de travailleurs déplacés les ennemis et les amis se regardant par-dessus les murets et les haies. » Depuis il cherche toujours, follement, sa « terre d’élection » « précisée dans aucun cadastre » où bâtir enfin demeure et semer.

Conformément à la tradition littéraire faisant du « fou » le porte-parole d’une raison supérieure, raison vitale, contre les Raisons déshumanisées, déifiées, s’appliquant en Pouvoir, le fou-parlant qu’on rapprochera des fous-poètes de nos sotties médiévales dont Savitzkaya renouvelle ici peut-être aussi le genre, n’a rien du désordonné mental au discours refermé sur lui-même qui devrait peupler les hôpitaux psychiatriques. Si celui-ci verse parfois dans le fanatisme, perdant tout contact avec la murmurante épaisseur des choses, celui-là sait de quoi il parle et connaît la musique du monde. C’est pourquoi il n’hésite pas à emprunter d’innombrables identités, manière de dire à ce dernier ses quatre vérités et de ne pas laisser se perdre les vraies richesses, les miracles ordinaires que prodigue la vie. « Ainsi, non par ruse mais par nécessité, il s’est glissé dans la peau et sous le plumage d’un coucou en apprentissage de la vie sur la coquille minée de la terrePendant que les bombes imaginées et conçues de cerveau d’homme, intuitu personae, secouent le sol en différents points du globe, le fou sème de la phacélie (pour que le bleu ne manque pas aux gelées d’automne) et affirme, parlant à la mode de Hunan : le pauvre étudiant que je suis vous confie qu’il n’y a rien de plus beau que citronniers parmi le feuillage dentelé plus fin que celui de la carotte. »

« Ecballium ! ecballium ! » (Giclure ! giclure. Et pourquoi pas : Foutre !foutre ) s’écrie alors régulièrement le fou trop poli - foutre hop ! au lit ( ?) etc. - qui puise au hasard dans le dictionnaire des séquences de mots dont il fait immédiatement fuser le sens accumulé qui se cachait en eux. « Quelqu’un dicte mes mots, un autre les épelle, cela fait un murmure qui gonfle dans le ciel qui commence au ras de la terre, grosse boule féconde sécrétée ou excrétée, d’eumolpe à euphorie, d’un secrétaire en bois. » Et le terme d’ecballium est en effet bien choisi, lui qui désigne aujourd’hui encore cette famille fantastique de cucurbitacées caractérisée par l’explosion de leurs graines, une explosion tellement vive qu’elle a valu à l’une de ces variétés populairement appelée « concombre d’âne » ou « concombre du diable », le nom évocateur aussi de « pistolet des dames » voire en provençal de « pisso-càn », ce qui ne manquera pas, je pense, de ravir notre auteur, s’il ne le sait déjà.

Fou, trop poli, est en effet ce fruit, plutôt toute une grappe de ces fruits, explosant partout dans nos cerveaux, leurs graines. La force, l’audace toujours terriblement concrète, on l’a vu, des images, la liberté, voire le culot des enchaînements, cette aptitude caractéristique de l’auteur à passer d’une émotion à l’autre, à se libérer des carcans intellectuels et des abstractions pour s’enfoncer dans les choses sensibles, tout cela est porté dans son dernier livre à son plus haut degré de perfection et confirmera si l’on ne le savait déjà que ce grand belge de Savitzkaya est l’un des maîtres de notre prose poétique française.

Oui. L’œuvre de cet irréductible qui se souvient avoir été autrefois « bercé dans le beurre », et ne se résigne pas à devenir « un mangeur de merde »» est bien faîte pour résonner longuement dans les têtes, propager ses ondes fortement dans les nerfs et faire vigoureusement pièce à l’indifférence des imaginaires convenus, un peu trop formatés d’aujourd’hui.

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NOTE: Le thème de la folie habite depuis longtemps l’œuvre d’Eugène Savitzkaya. Pour n’en donner qu’une preuve, il suffira de rappeler cette extraordinaire chronique intitulée justement La Folie originelle, parue chez Minuit en 91, et dans laquelle, l’auteur met en scène sous une forme fabuleuse le tremblement de terre s’étant produit à Liège en 1984. Cette œuvre a fait l’objet d’une belle adaptation radiophonique par Marie André, la compagne de l’auteur qu’on retrouve évoquée à diverses reprises dans Fou trop poli.