Etablissant ce constat qui tient peut-être aussi du hasard de la succession des plus récentes découvertes ou d'une humeur devenue plus chagrine, j'ai ressenti le besoin de publier ici un petit texte naguère rédigé suite à diverses expériences malheureuses de lectures publiques. Ce texte sans doute un peu injuste et qu'il faudrait, pour bien, rapprocher de ce que j'ai pu par ailleurs écrire en réponse à ceux qui ont tendance à accuser trop facilement les poètes d'élitisme, fournira peut-être l'occasion de s'interroger plus avant sur la façon dont nous pouvons maintenir l'accès à des formes de poésie qui, malgré la difficulté des temps, ne renoncent pas à tenter de parler, sans tomber dans les pièges de la connivence factice, aux publics les plus larges possible.

POIDS DE LA POÉSIE

Les contemporains manqueraient-ils de sensibilité poétique ? Qu’ils poussent le poète au suicide – façon Chatterton ou façon Maïakovski - qu’ils l’étouffent au contraire d’un zèle embarrassé – façon manuels scolaires ou courtes associations de Poésie - les publics contemporains semblent toujours gênés par le génie poétique.
Petit rappel littéraire. Dans la première partie des Illusions perdues, Madame de Bargeton – cette préfiguration un peu sèche de la Verdurin de Proust - impose aux invités de son cacophonique et cafouilleux salon d’Angoulême une lecture de poèmes dans le but de mettre en valeur son jeune protégé, Lucien, s’affichant de Rubempré par sa mère, en fait, tristement Chardon par son pharmacien de père. Le drame de l’esprit supérieur confronté à l’étroitesse intellectuelle du milieu provincial nous est alors résumé à travers le calvaire du poète déclamant les vers, peut-être un peu longuets, d’André Chénier, à une assistance pleinement occupée d’autre chose. Ce qui s’annonçait comme le jour de gloire d’une âme riche de promesses se transforme en la mise à mort d’un petit jeune homme mal né, vite dépouillé, par les propriétaires et les gens à prétention, de ses impertinents rayons.

Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, commente à ce moment Balzac, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l'enfer. On imagine la délectation de certains de nos poètes affichés d’aujourd’hui à la lecture de ces lignes pénétrantes. Eux par qui la lecture publique de poésie ressortit sinon à la sacralité de la parole oraculaire, du moins au vertige inhérent à la communication de toute expérience liée à la fréquentation des profondeurs ou des altitudes extrêmes, ne sont-ils pas fondés à se dire que si leur poésie peine toujours à conquérir les âmes, à soulever les consciences et déchainer pourquoi pas l’enthousiasme des peuples, la faute en incombe à ces temps obscurcis que plombent à jamais l’odieux matérialisme, la navrante inculture des foules. Oui, nos contemporains sont lourds !

Osera-t-on leur avouer quand même, que leur poésie, parfois, elle aussi, pèse ? Que certaines lectures ou performances sont à ce point catastrophiques ou mortelles que les applaudissements du public généralement maigre qui les saluent ne nous paraissent que pure jubilation d’un retour à la vie, l’explosion d’une liberté comprimée délivrée d’un supplice qu’il avait cru ne jamais voir finir.
Convaincus de l’artificialité de certaines pratiques, des monnayages douteux qui s’opèrent entre l’auteur et son public, avide lui aussi, pourquoi pas, de grands mots et de distinction facile, quelques esprits chagrins ont osé avancer des propos iconoclastes. Dans un court pamphlet, Contre les poètes, écrit à La Havane il y a une cinquantaine d’années, Witold Gombrowicz n’hésite pas à tirer à boulets rouges, professant que les peuples admirent leurs poètes parce qu'ils ont besoin de mythes. Que si, dans les écoles, les cours de langue nationale tristes et conformistes n'enseignaient pas aux élèves le culte du poète et si ce culte ne survivait pas à cause de l'inertie des adultes, personne, hormis quelques amateurs, ne s'intéresserait à eux. Ils ne veulent pas voir que la prétendue admiration pour leurs vers n'est que le résultat de facteurs tels que la tradition, l'imitation, la religion ou le sport (parce qu'on assiste à un récital de poésie comme on assiste à la messe, sans rien y comprendre, faisant acte de présence, et parce que la course à la gloire des poètes nous intéresse tout autant que les courses de chevaux). Michel Deguy, heureusement plus juste et nuancé, assure cependant à longueur de micro, que la rencontre qui doit naître du poème ne s’effectue que rarement et sans doute pas au mieux dans ces moments de présence obligée, factice, que sont parfois les lectures. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’y sacrifier plus souvent qu’à son tour.

Tranchons. Sur le site de la très remarquable revue X, l’éclairé B. nous invite à découvrir un écrivain dont la réputation écrit-il est déjà faite tant en Allemagne, qu’en Angleterre . Ecoutons avec lui pour finir la voix, formidablement inspirée, de cet admirable poète :
Le poète imite les voix des oiseaux
il étire son long cou
et sa pomme d’Adam saillante
est comme un doigt maladroit sur l’aile de la mélodie.

Convenons-en : cette prouesse doublement ou triplement transformationniste du poète, son doigt excellemment dit maladroit en forme de pomme d’Adam ou le contraire, bref, ces quelques vers écoutés avec toute la sainte attention qu’ils requièrent, n’ont-t-ils pas effectivement tout, pour porter très haut la considération que nous éprouvons désormais envers cet auteur méconnu chez nous ? Cette mélodie emplumée ne résonne-t-elle pas, légèrement en nous comme un hymne céleste ? N’apporte-t-elle pas définitivement la preuve de la divine supériorité du poète ? Non ? Décidément les contemporains sont bien sourds !