Certes, il y a encore bien du travail à accomplir pour débarrasser les esprits de l'idée qu'il existerait une vérité universelle, intemporelle, à jamais établie de l'œuvre littéraire et pour décourager certains enseignants de continuer à expliquer aux élèves ce que Baudelaire, Apollinaire ou René Char voulaient dire à travers tel ou tel de leurs vers… comme si le sens, en tout cas tel qu'il importe aux êtres vivants, engagés que nous sommes, ne résultait pas toujours d'un compromis original entre l'intention plus ou moins consciente d'un artiste, la puissance de suggestion propre des formes de langage qu'il travaille et les modes d'appropriation potentiellement si divers du récepteur.

Mais le fait est là: on comprend de mieux en mieux aujourd'hui dans les classes la nécessité de développer avant tout les facultés d'interprétation intellectuelles et sensibles de l'élève, ce en quoi on ne fait finalement que suivre la leçon de Montaigne pour qui la lecture, loin d'appeler l'esprit à la soumission envers la soi-disant autorité de l'œuvre, ne pouvait se concevoir que comme commerce amical entre deux libertés qui s'éprouvent. Chose que résume bien Antoine Compagnon quand il écrit que nous vivons dans l'entre-deux. L'expérience de la lecture, comme toute expérience humaine, est immanquablement une expérience double, ambigüe, déchirée: entre comprendre et aimer, entre la philologie et l'allégorie, entre la liberté et la contrainte, entre l'attention à l'autre et le souci de soi.

C'est pourquoi nous apprécions des initiatives comme celle du projet i-voix du lycée de l'Iroise à Brest qui dans son blog ouvre un espace d'écriture, de création et d'échange autour de la poésie contemporaine. Cette initiative, due à Jean-Michel Le Baut, professeur de lettres, a le grand mérite de faire des élèves qui y participent des découvreurs de textes auxquels ils tentent ensuite de donner sens pour eux-mêmes à travers toute une série de formes qu'ils sont invités à investir de façon plus ou moins personnelle et active. Nous ne pouvons qu'inviter nos amis enseignants à y aller voir. Nul doute qu'ils y puiseront de fertiles idées.

À ce propos, il semble que la terre de Bretagne soit une terre privilégiée de poésie. L'académie de Rennes n'est-elle pas celle qui, après bien entendu celle de Lille à laquelle nous appartenons, celle qui fournit chaque année les plus gros contingents de nos Découvreurs ? Occasion ici d'en remercier la DAAC de cette académie en la personne de Claire Novack et la si dynamique Maison de la Poésie auprès de laquelle cette dernière est missionnée.