Non, décidément, si Péguy n'est pas considéré comme un philosophe, c'est que ses découvertes propres n'ont pas été digérées, métabolisées, traduites en style philosophique. Mais, dites-moi, au fait, quel agrégatif, ouvrant par hasard et sans préparation aucune un volume de Zarathoustra, y verrait plus qu'une parodie obscure de religion nordique, quelque chose comme une pâle imitation d'Ossian? Mais voilà: quand il l'ouvre, il a lu son, ou mieux, ses Deleuze. Et donc il opère, sans même s'en apercevoir, la transmutation nécessaire entre le style extravagant de Nietzche et la pointe acérée des arguments du professeur de philosophie, Gille Deleuze. L'étudiant lit les incantations d'un poème et il en extrait sans trop de peine la philosophie que la faculté a su parfaitement métaboliser. Avec elle, il va pouvoir potasser l'agrég.

Péguy n'a pas eu ses Deleuze (…)

Chacun ouvre Péguy seul.

Hélas non, chacun hésite à l'ouvrir parce qu'il faudrait lutter contre trop de mises en garde. Il a contre lui d'avoir été beaucoup trop lu politiquement, religieusement, poétiquement mais jamais philosophiquement Rien que pour commencer à le lire, quelle pente il faut remonter. Nous avons tous rencontré de grands esprits qui hésitaient à lire Clio parce qu'ils étaient prévenus contre leur auteur; alors ne parlons même pas d'aider ceux qui acceptent d'ouvrir le livre; rien que pour éviter qu' ils le referment, il faut déjà mettre le paquet. C'est comme si Nietzsche était encore la proie de sa soeur abusive et de ses avatars hitlériens. Pour Péguy, le travail méticuleux de déminage, d'élucidation, d'interprétation, d'absorption, de glose et de commentaire, n'a pas eu lieu. (Je passais l'autre jour, rue de la Sorbonne, devant la Boutique des Cahiers avec deux jeunes normaliens pleins de savoirs et de talents: ils ne savaient pas que cette petite échoppe verte représentait pour l'histoire de la pensée beaucoup plus que le lac de Sils Maria — pourtant si beau).

Et voilà que nous touchons déjà le problème principal: ce travail méticuleux, Péguy n'en a pas bénéficié, c'est vrai; mais il est vrai aussi que c'est de ce métier d'exégète, de glosateur et de commentateur dont il a dit le plus de mal. Alors qu'il n'a jamais eu d'autre métier puisqu'il n'a jamais rien fait d'autre qu'apprendre à ses lecteurs comment bien lire les oeuvres.

Il a toujours écrit qu'il fallait lire au ras du texte, sans rien savoir, sans lire aucun commentaire, sans le bénéfice d'aucune érudition, dans l'exemplaire le moins savant, en choisissant celui qui ne disposerait d'aucune note de bas de page. Et qu'alors là seulement, pour le lecteur, le saisissement serait le plus total. Homère, Corneille, Hugo, Pascal, Bergson, tous doivent être en fin saisis dans leur génie propre et ce génie est justement ce qu'on doit s'abstenir d'expliquer en suivant le fil des causes antécédentes. Le choix du bon fil, tout Péguy est là. On se rappelle la description savoureuse du cours de Lanson sur le théâtre français:

{{Enfin c'était parfait. L'histoire du théâtre français était connue, percée. taraudée. C'était une histoire qui se déroulait comme un fil. L'évènement avait les deux bras attachés le long du corps et les jambes en long et les deux poignets bien liés et les deux chevilles bien ligotées. Il arriva une catastrophe. Ce fut Corneille. Pourquoi fallait-il qu'à ce seul nom de Corneille tout s'évanouit de ce qui avait précédé. On essaya bien de quereller encore le Cid. en appelant au secours Guillaume de Castro Mais tout le monde avait compris que celui qui comprend le mieux le Cid, c'est celui qui prend le Cid au ras du texte: dans l'abrasement du texte; dans le dérasement du sol; et surtout celui qui ne sait pas l'histoire du théâtre français.}} (L'Argent suite)

Ainsi, contre les commentaires et la lecture habituée, on aurait le choc de la lecture déshabituée. La philosophie de Péguy dépend toute entière de cette possibilité pour l'oeuvre d'être saisie nue, à plein, dans toute sa puissance de renouvellement.

Nietzsche aussi vomissait les glosateurs, les universitaires, et les rédacteurs de notes, lui qui était pourtant philologue, mais il a bénéficié, pour devenir philosophe, d'un siècle de glosateurs, d'universitaires, et de rédacteurs de notes — sans oublier les philologues, les traducteurs, et les re-traducteurs. Mais voilà, Péguy les a rejetés et il semble bien que les susdits commentateurs ne soient jamais revenus sur leurs pas. Ils n'ont pas gardé rancune à Nietzsche, mais ils continuent à briller par leur absence quand il s'agit de transformer le génie de Péguy en quelque chose qui ressemblerait à de la philosophie. Oui, les commentateurs manquent à l'oeuvre de Péguy, alors que l'oeuvre, nous l'avons appris de lui, dépend de ses lecteurs totalement.

Cette contradiction, Péguy l'a installée au coeur de son oeuvre: d'un côté, on doit se passer de tout travail de médiation pour saisir directement le sens enfin libéré de toute glose; de l'autre côté, toutes ses interventions (il n'y a pas vraiment de livre de Péguy, seulement des campagnes menées comme des campagnes militaires) ne sont qu'un immense apprentissage à la bonne lecture. Jamais on n'a produit autant de pages de gloses pour expliquer ce que les gloses jamais ne pourront obtenir. Jamais on n'aura simultanément méprisé les glosateurs et insisté, en même temps, sur ce que chaque lecteur doit faire ou ne doit pas faire subir aux textes qu'il lit. Péguy a voulu qu'on choisisse entre l'intuition et l'institution; entre la lecture intuitive et la lecture instituée. Au risque de perdre les deux!