En revanche tout cela ne répond en rien à la question majeure qui est celle aujourd'hui de son excessive confidentialité. Qui fait que s'il existe bien des poètes et sûrement par là un peu de poésie, il n'existe guère autour d'eux que de maigres poignées de lecteurs pour la plupart d'ailleurs poètes eux-mêmes. Quid de la poésie des poètes, en effet, dans un monde où comme le faisait remarquer le romancier américain Don De Lillo dans un livre déjà ancien, ''Mao 2'' , les véritables architectes de notre sensibilité ne sont plus les artistes mais les terroristes. Où par exemple les auteurs de l'attentat contre le World Trade Center ont un impact infiniment plus grand sur nos esprits que les livres de tous les Prix Nobel de littérature de ces derniers temps. D'ailleurs, comme le soutient ironiquement l'artiste russe Arseny Zhilyaev, dans une récente exposition qui s'est tenue à la Kadist Art Foundation de Paris , les principaux artistes performeurs de notre temps ne sont-ils pas les grands de ce monde qui tel Vladimir Poutine, possèdent, contrairement aux poètes, la capacité d'impacter vraiment le réel en jouant de leur image et en scénarisant sans complexe leurs diverses actions.

Face à ce pouvoir dont disposent certains de s'engouffrer sans retenue dans les goulots médiatiques qui envoutent nos imaginations, que peuvent, effectivement, pour changer le monde et imposer leurs vues, ces milliers de poètes qui peinent à trouver leur petite centaine de lecteurs et proclament d'autant plus hautement la prééminence et la noblesse de leur art que ce dernier se trouve de fait mis au rancart par les grands appareils de légitimation qui font aujourd'hui la valeur des choses. On me répondra que le temps de la poésie n'est pas le temps des journaux. Et que dans les siècles futurs l'on aura depuis longtemps oublié Poutine et les tours jumelles, qu'on conservera toujours en mémoire les pages de tel grand poète aujourd'hui inconnu. À supposer qu'il y ait encore pour notre Humanité, des siècles à venir.

On répondra peut-être aussi, que la poésie ne cherche pas d'abord à changer le monde mais à se changer soi-même dans son rapport avec le monde et que dans cette perspective, l'important n'est pas que les œuvres de quelques-uns parmi les plus grands poètes soient lues ou écoutées par des foules immenses rameutées par l'inlassable chaine de conditionnement publicitaire à l'œuvre dans ce triste temps, mais que la poésie soit de plus en plus vécue et par le plus grand nombre comme une pratique, à travers le langage, d'invention de soi et d'élargissement d'être. Manière de donner sens et raison à la célèbre formule de Lautréamont: La poésie doit être faite par tous. Non par un!

En cette fin d'année c'est un peu le vœu que formulent les Découvreurs. Que soient de plus en plus nombreux les esprits qui, trouvant dans la matière fluide et inventive de la langue l'occasion de s'insurger contre la modélisation croissante des intelligences, se réaffirment enfin, plus solides et plus vifs, à l'épreuve d'autres sensibilités toutes aussi affutées et autrement libératrices que les sournoises injonctions de la mode ou de la politique. La force de cette poésie là ne viendra pas d'un tirage affiché à plus de 500 000 exemplaires! Mais de quelques millions d'individus singuliers qui sans chercher la gloire éphémère et postiche des medias auront su se faire, patiemment, à l'écart, dans leurs marges, poètes de leur propre vie.