Les deux beaux livres de Gisèle Bienne que les éditions Actes-Sud viennent de rassembler sous le titre de La Brûlure et de Marie-Salope sont justement pour moi de ces livres qui, quelle que soit la relative dureté de leur propos, s'efforcent malgré tout à s'arracher de leur ombre. Je ne chercherai pas ici à présenter cet ouvrage dont l'on trouvera de bons comptes-rendus sur la toile. J'insisterai plutôt sur le fait que ces deux livres qui forment un diptyque que séparent près de quarante années, témoignent de la reviviscente puissance d'accueil dont peut-être durablement porteuse la littérature.

Si Marie-Salope, paru en 1976 brosse le déprimant tableau de l'ingénieuse et cruelle inconscience dont toute sa famille - normale ! - étouffe, jusqu'à la conduire à tenter de se suicider, l'adolescent et lumineux besoin de liberté de la narratrice et ses plus modestes et légitimes tentatives d'exprimer son amour et sa singularité, La Brûlure qui vient seulement de paraître, nous raconte comment la parution de ce premier livre loin d'aboutir à faire reconnaître par ses proches leur manque de sensibilité à son égard n'a fait que les renforcer dans le sentiment de son ingratitude et les a blessés au point de les amener à la rejeter plus brutalement encore.

On sait par divers exemples - à commencer pour moi par l'œuvre de Philip Roth - à quoi un romancier s'expose quand il emprunte ses sujets à sa vie familiale. Toutefois, la force et la beauté de la Brûlure ne tiennent pas à cet assez triste constat des malentendus que produisent les autobiographies déguisées en fiction. Elles naissent bien davantage de tout ce qu'il aura fallu à l'auteur affronter de silences et d'interdits, supporter de douleurs secrètes avant de s'en autoriser l'écriture. C'est que ce livre, La Brûlure, Gisèle Bienne n'aura pu l'écrire que près de trente années après les faits qu'il nous raconte. Et seulement après que les principaux protagonistes que sont le père et la mère de la narratrice ont disparu. Si bien que ce récit qui part de l'incendie - 7 ans après la publication de Marie-Salope - de la belle et mystérieuse maison d'enfance, réceptacle des souvenirs de plusieurs générations, partis du même coup en fumée, semble maintenant tout au long du livre alimenté par une voix qui traverserait plusieurs épaisseurs de temps. Ramenant comme elle peut au jour, cette obscure procession des morts dont elle se sait issue. Leur ouvrant très filialement cette maison de mémoire par quoi seule désormais les voici, au-delà de tout malentendu et toutes choses enfin pardonnées, arrachés à l'oubli.

Belle leçon que de voir alors cette fille devenue comme l'Orphée de toute sa famille répondre à la mort par la vie.

Car c'est bien d'amour et de vie que sont avant tout nourris les livres de Gisèle Bienne. La vie bien sûr, perçue comme une exigence et qui traverse la sensibilité toujours à fleur de peau de la narratrice qui sur ce plan ne semble guère avoir perdu avec l'âge sa capacité peu ordinaire de relation élargie avec tout ce qui l'entoure. Êtres, paysages. Présences humaines, animales, végétales dont elle enregistre en même temps que celui des objets venus parfois de très loin, le battement sismographique. L'amour enfin, dont on sent à chaque page l'impossible et douloureux besoin de dépense.

Bien entendu, on a la gorge souvent serrée en lisant ces deux livres qui ne seront pas sans réveiller aussi en chacun de puissants souvenirs. Mais c'est là qu'on sentira le mieux sans doute la puissance de la littérature qui est d'élever ces belles - bien que peut-être jamais totalement consolantes - demeures de mots, quand les autres - de pierre - et ceux qui les habitent ont depuis longtemps disparu ou pour toujours claqué leurs portes, bien trop vite, sur nous.

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