Toutefois le fil narratif du livre - qui lui confère quand même l'une de ses principales dimensions de sens - apparaîtra bien ténu au lecteur qui n'en saisira sans doute au premier abord que de rapides indices, pris qu'il sera surtout par l'ininterrompue coulée métaphorique dont le poète aura fait la matière première et brûlante de son écriture. Poussées souvent jusqu'à leur paroxysme ces images qui lui rappelleront sûrement le poète d'Une Saison en enfer ainsi que du Bateau ivre, viennent orchestrer les visions éclatées d'un narrateur confronté non seulement aux déchirements de sa propre histoire mais aussi aux dévoiements d'un monde corrompu, défiguré par la misère, l'égoïsme et toutes les formes conjuguées de la violence. De la maltraitance des hommes.

Il n'est pas anodin que Julien Delmaire ait ainsi situé le décor de ses textes dans le quartier de Thiaroye. Comme on le sait bien trop peu en France, c'est dans cette périphérie de Dakar que le premier septembre 1944 l'armée française fit tirer sur ses tirailleurs sénégalais coupables de revendiquer le paiement insupportablement différé des indemnités qu'on leur avait promises. 70 hommes qui avaient combattu pour la France tombèrent ainsi sous les balles d'autres fusils français. Ce qu'a pu rappeler en son temps le cinéaste sénégalais Ousmane Sembene, dans un film qui obtint le prix spécial du jury à Venise en 1988 et fut interdit chez nous jusque dans le milieu des années 90.

Toutefois si le texte porte bien en filigrane la dénonciation du colonialisme, de l'esclavage et surtout de l'influence désastreuse de la culture occidentale sur les cultures africaines, et plus particulièrement de tout ce bordel d'objets et de désirs matériels dont elle encombre désormais les existences et les imaginaires, y chahutant les données toujours présentes et vives de la tradition, son action ne procède pas du discours, même si le lecteur trouvera épisodiquement à se rattacher à telle ou telle formule plus clairement politique. De fait le livre de Julien Delmaire participe infiniment moins de la pensée que de la voix. Ce qui n'étonnera pas de la part de ce poète qui depuis plus d'une décennie porte ses textes sur la scène où il semble s'être fait désormais un nom.

À la manière autrefois - et cette référence ne devrait pas surprendre ! - d'un Gaston Miron pour qui la poésie passait avant tout par le souffle et avec qui, il me semble partager la même véhémente révolte face à tout ce qui diminue l'homme en l'homme, Julien Delmaire écrit la poésie rapaillée, tisse le bogolan, d'un homme revenu dans une maison qui s'est faite ou plutôt défaite en son absence. Une poésie, une voix, qui par ses découpes métaphoriques, tranche à vif dans le grand désordre et l'insensé du temps, ose éructer ses révoltes, rugir ses défaites, laisser suppurer ses rêves, et faire entendre ses déflagrations colorées parmi toutes les voix contraires.

Ainsi, dans sa confrontation sans cesse réactivée au réel exorbité d'un monde passé entre les mains des assassins saboteurs d'aube, se machine page après page le texte paradoxal d'une énergie qui puise dans les mots, dans la violence désespérée mais combattante de leur tempo, son refus de pactiser, de s'avilir davantage. Sa certitude aussi qu'il existe toujours des enfants qui s'envoient des baisers à travers les persiennes, protègent leurs songes des assauts contondants de la lune… Ce par quoi les poètes continuent, face à toute servitude, à toute solitude, et pour tous ceux à qui on est parvenu à limer les dents, d'affirmer qu'ils sont bien toujours aujourd'hui les bêtes féroces de l’espoir.

NOTES:
L'expression bêtes féroces de l'espoir est du poète québécois Gaston Miron, dans l'un de ses plus célèbres poèmes: La route que nous suivons.

Le livre de Julien Delmaire fait partie de la sélection 2015-2016 du Prix des Découvreurs