Une femme. Un pays. Dès le titre de cette anthologie qui est aussi celui du dernier recueil de l'auteur, paru en 2014, le problème de l'appartenance est manifestement posé. De même qu'est posée la question essentielle du genre. Ce livre est celui d'une femme. Qui - comme l'indique l'exergue emprunté à Virginia Woolf - du fait justement qu'elle est femme, ne se reconnaît pas de pays. Du coup, lire Eavan Boland à la lumière des réflexions développées par Virginia Woolf dans sa fiction épistolaire intitulée ''Trois guinées '' d'où est tiré l'épigraphe de son livre, permet d'en mieux saisir les perspectives historique, sociale et profondément personnelle. De même que son illustre précurseur anglaise, Eavan Boland ne se sent pas réduite à devoir s'inscrire dans les cadres historico-politiques que tend, de façon plus ou moins insistante, à lui imposer sa nationalité. Ainsi, bien qu'irlandaise et consciente d'être ainsi l'héritière d'une histoire qui n'aura pas ménagé ses ancêtres, victimes des violences de la colonisation anglaise et des affrontements religieux, c'est moins en irlandaise qu'en femme doublement victime de la domination masculine, qu'elle se revendique, préférant aux fraternités nationales, aux communautarismes forcés, les liens de cœur, de sentiments qui l'attachent à celles et ceux dont elle évoque à diverses reprises les vies saccagées, assombries, difficiles.

S'il revient à la poésie de mettre en mots notre indéfinissable et toujours plus fuyante expérience humaine, ce qui fait d'elle le genre le plus propre sans doute à traverser les siècles, il n'est pas nécessaire qu'elle ne s'attache - comme le revendiquent tant de poètes - qu'à ses extrémités. Ainsi l'expérience à laquelle Eavan Boland tente de donner voix pourra frapper par la dense modestie, le plus souvent, de sa nature. Domestique, silencieuse, d'apparence bien plate, courante ou routinière, elle est loin de brandir l'étendard des croisades. Préférant de loin pour répondre à l'écrasement de bottes dont menacent toujours les empires, l'aiguille silencieuse de sa grand-mère à la kalachnikov !

Les femmes, par exemple, qu'E. Boland choisit de mettre - à ses côtés - en scène, ne sont en rien des héroïnes. Couseuses, brodeuses, blanchisseuses, montrées dans leur décor de gestes et d'ustensiles, à l'intérieur d'une cuisine, sur le seuil d'un jardin, sur fond de linges et de lits blancs, elles sont le plus souvent prisonnières d'un regard qui les met à distance, révélant ainsi les fatales fractures existant entre toutes les formes possibles de définition et la nature même, indicible, de l'expérience intime et souvent douloureuse qu'elles vivent. C'est qu'au-delà du réalisme de toute représentation, les images, même apparemment les plus précises - comme celle de la Pourvoyeuse de Chardin par laquelle s'ouvre le livre - effacent plus de choses, nous dit l'auteur, qu'elles n'en montrent. À commencer par l'histoire secrète de celles et ceux qu'elles représentent sans compter celle de l'ensemble des êtres auxquels ils sont socialement, historiquement, liés. Si bien que le grand art, même s'il dénonce avec le plus de force, la misère infligée aux femmes comme dans cette gravure dont il est question dans le poème final, s'apparente quand même, par la brutalité de sa technique à un rapt, un viol, arrachant à jamais le corps représenté, à son air natal, pour l'emprisonner dans sa page. Du coup devenue cage.

Pourtant, si aucun art n'est à même de ressusciter la présence, d'exister plus que son modèle, quid alors de la poésie? Le poète est-il condamné à l'artifice des cadences, des harmonies flatteuses et des vaines imaginations? Ou aux rodomontades grossières de la révolte embrigadée ? Certes, nous fait comprendre E. Boland, le poème n'a rien à attendre de l'exemple de ces malheureux tanagras rassemblant leurs troupeaux factices à l'ombre de la pastorale anglaise. Ni non plus des grandes figures orphiques de certains des grands poètes irlandais qui l'auront précédée. Et peut-être, comme pourrait y inviter l'exemple de sa propre grand-mère qu'elle évoque dans l'avant-dernier poème du recueil, que, dans un pays où chaque pouce de terrain / Etait une nouvelle poussée de fièvre ou un pré gorgé / Jusqu'à ses racines herbues de haines remémorées, il n'appartient qu'à la résilience seule, au silence occupé dans lequel l'existence choisit parfois de s'enclore, de constituer la plus efficace réponse aux intimations forcenées de l' Histoire. Et aux déchirements de l'existence.

Quoi qu'il en soit, c'est en se faisant modestement mais fermement le lieu où dans la profondeur et l'ouverture de la pensée, dans la prise en charge de son entière responsabilité d'écrivain, dans le dédoublement souvent de soi-même et toujours sans emphase, se donne à concevoir mais aussi à sentir et soutenir la vie, celle de tous, que le poème pour Eavan Boland maintient sa fragile mais réelle nécessité. Celle d'un moment très particulier, pulsatile de la sensibilité qu'interpelle la perception du temps éprouvée tout à fois comme perte et lucide accomplissement. Evocation du départ des enfants qu'à travers la mémoire, la vue de la côte de la baie de Dublin relie au départ de ces légions d'irlandais chassés de leur pays par la misère. Découverte dans un tiroir de l'image d'une femme peinte sur une feuille qui fait naître le désir de rendre son visage, délivré de ses barreaux de fer, à son élément aérien afin de l'entendre pousser son dernier cri: laissez-moi mourir. Saisie de soi sous les traits d'une femme de banlieue dont la vie héritière des absurdes violences de l'Histoire ne parvient à se dire dans sa plus étroite banalité qu'en écho métaphorique de ces épuisants combats. Ceux finalement qu'eurent à endurer les victimes de toutes les toxines de l'histoire. Dont le poème ne peut donner lieu à l'éloge imparfait. Mais seulement, simplement, à leur impitoyable inventaire.

Car la langue pour Eavan Boland ne sert pas à chanter. Ni même à célébrer. Tenue debout, comme l'écrivait Paul Celan, dans l'ombre de la cicatrice / en l'air, elle n'est pour elle qu'un chagrin habitable. Une tournure de discours / servant à l'abrasion journalière et ordinaire des pertes dont nous portons toujours en nous, même refermée, la blessure. Manière pour elle qui ne croit pas aux discours, qui se défie de la violence, toujours prête à resurgir, des mots, de se revendiquer vivante, inaliénée. Seule peut-être mais solidaire. Dans le tremblé terriblement poignant, sans ruse et juste de sa voix.