Composé de courts textes d'assez peu de mots, débordant rarement de la page, le livre d'Aurélie Foglia est un livre inventif dont le caractère parfois déroutant n'a jamais rien de gratuit mais se propose au contraire d'éclairer par des détours nouveaux - un peu comme se le proposait, il y a quelques années, de façon plus comique, le livre de Jacques Rebotier Description de l'omme - ni plus ni moins que l'ensemble de notre condition humaine. Survolant à grands traits l'Histoire universelle, s'arrêtant au besoin sur ces morts inventoriés de la Grande Guerre entassés par exemple dans la nécropole de Souain-Perthes les Hurlus (p. 95), Aurélie Foglia met en scène, le personnage mi-tragique, mi-ridicule de cet être pour la mort, voué à l'anonyme qu'est l'homme désirant par-dessus tout exister davantage, se hisser hors de la fourmilière commune et s'étant fait comme on dit, un nom, se disputer au temps.

Dénoncer cette misère ou cet orgueil de l'homme oublieux de sa condition n'est certes pas une nouveauté dans la littérature. C'est même un des plus fréquents topoï de la littérature classique. D'où vient donc que beaucoup seront surpris de ces rapprochements que nous pourrions faire du livre de Foglia avec les Essais de Montaigne, les Fables de la Fontaine, les Pensées de Pascal voire les écrits de Beckett ou de Franz Kafka. Sans parler d'autres plus lointains encore ! Cela tient bien entendu au caractère déroutant ici de l'écriture. Ce geste qu'a l'auteur de braver la grammaire et de faire rendre à la langue ainsi travaillée, des effets imprévus.

On le sait bien maintenant : les poèmes se veulent aujourd'hui tout de liberté et d'irradiantes singularités. C'est leur façon d'élargir les limites de la pensée à travers celles du langage et des langues. D'entretenir aussi l'inquiétude perpétuelle que nous ne devrions jamais perdre devant les représentations. Mais c'est aussi là ce qui freine leur capacité à entraîner, aussi bien qu'ils le voudraient, les foules. À occuper dans le monde des arts et de la culture à partir des relais médiatiques, trop peu patients pour eux, un espace beaucoup moins marginal.

Alors cette façon qu'a Aurélie Foglia de brimbaler la langue, d'utiliser le mot gens , tout aussi bien comme nom collectif propre que comme pronom tant singulier que pluriel, de première, deuxième ou troisième personne et cela parfois dans un même court intervalle de texte n'est pas de nature à faire accourir à la poésie ces gens qui lui reprochent aujourd'hui d'être de plus en plus élitiste, sinon même dépourvue de sens. La déclaration de l'auteur à Mathieu Brosseau dans l'intéressant entretien qu'elle lui accorde pour POEZIBAO n'est pas de nature à arranger les choses quand elle revendique pour son livre de prendre acte d'une instabilité historique qui interdit de figer les images et les discours et multiplie les effets d'illisibilité !!!

Je suis pour ce qui me concerne, convaincu que tout texte est en soi illisible. Qu'aucune image n'est dépourvue de tremblé. Et que par conséquent l'écriture n'a pas besoin de surenchérir de manière artificielle sur son opacité constitutive. Sauf qu'il faut bien reconnaître que l'esprit humain forcément recadre. Réduit. Fixe. Et de même que lorsque nous déchiffrons un manuscrit, notre cerveau ramène par la force de son éducation perceptive les tracés les plus singuliers effectués par une main désinvolte à une succession de lettres par lui clairement identifiée, il ramène naturellement les mots à des représentations, les représentations à des idées, ces dernières à des clichés, le tout à des réflexes de pensée. Une habitude du monde.

De toutes ces habitudes qui nous cachent au fond finalement les choses, nous entretiennent dans l'erreur d'être nous, c'est-à-dire de ce que nous croyons être, celles qui nous sont conférées par la structure même de la langue sont sûrement les plus puissantes parce que plus invisibles. C'est la raison pour laquelle nous avons besoin des écrivains. Besoin aussi des langues autres. Des secousses que leur travail produit dans le figé de nos représentations. À celui qui ne connaît que le français l'intérieur de l'œuf paraîtra toujours jaune. De même qu'à celui qui ne connaît que l'italien il apparaîtra rouge. Savoir passer de l'une de ces langues à l'autre vous fait acquérir un meilleur sens des nuances et vous fait entrevoir enfin la vraie couleur de l'œuf qui n'est jamais un mot. Ainsi des pronoms à partir desquels nous construisons nos identités. Mais aussi celle des autres.

C'est un poète qui nous aura dit clairement le tout premier que je était un autre. Et c'est au tour aujourd'hui d'Aurélie Foglia d'essayer de nous dire que nous sommes les gens. Que gens sont nous. Que nous ne sont, sommes, n'est … finalement pas grand-chose. Et d'autres vérités pas trop plaisantes encore dans la foulée, qu'on comprendra j'espère sans trop de peine. Encore que nous peinons vraiment, nous les gens, à comprendre le simple qui est que nous n'avons qu'une vie que nous devrions peut-être employer à autre chose qu'à fabriquer du massacre. Accélérer nos morts. Boucher leur plein de notre vide.

Alors, si bien sûr le miroir que nous tend Aurélie Foglia ne renvoie pas, de notre prétendue Humanité, une image bien enthousiasmante, reste - et c'est tout le paradoxe heureusement de l'art - qu'on y trouvera largement de quoi se réjouir de la façon qu'elle a de libérer l'espace devant elle pour y laisser s'affirmer sa langue, faire se télescoper ses mots, les conjuguer, les détourner, les hybrider, les amasser, les dériver, les dérider, les rompre, et parfois les suspendre, pour interpeller nos chétives identités, pouffer de nos inestimables dignités, dégonfler nos égos de grenouille, nous détacher un peu de ces noms de fortune par quoi nous avons costume de déguiser l'indigence de nos vies.