Ne nous voilons pas la face: la poésie est aujourd'hui en France un genre de plus en plus menacé. La disparition programmée sur France-Culture de la toute dernière émission qui lui était encore entièrement consacrée n'en est qu'un des nombreux symptômes. Comme le sont les menaces de plus en plus précises qui planent sur le Marché de la Poésie de Paris qui aura peut-être vécu en 2015 son ultime édition.

C'est que la poésie, chez nous, en dépit de toute la vitalité créatrice dont font preuve poètes et éditeurs ne parvient toujours pas à intéresser un public suffisamment large pour lui offrir au plan économique les moyens de sa survie. Dans un monde où le souci de rentabilité est devenu l'obsession de la quasi totalité des décideurs, que valent en effet les chiffres de vente ridicules qu'atteignent les livres de poésie et les maigres poignées d'auditeurs que rassemblent généralement les rencontres proposées avec des poètes.

C'est un fait, pourtant, que nous avons toujours autant besoin de poésie. Non pas de cette poésie vague dont on cherche aujourd'hui à parer, pour mieux vendre, tout ce qui n'est pas elle - jamais en effet le mot n'a été aussi souvent porteur dans les discours, de valeur ajoutée ! - mais de cette interrogation du monde et de soi, dans la langue, qui constitue la modalité propre de toute forme de poésie qui compte.

Alors que les représentations les plus caricaturales sont aujourd'hui insidieusement lancées à l'assaut de nos cerveaux par les moyens de plus en plus puissants dont disposent les techniques de communication et de contrôle, la poésie reste, en effet, cet art qui au cœur même de la langue nous porte à faire l'expérience d'une relation critique entre les mots et les choses, la parole et la vie, nous conduisant non plus à reproduire des mots d'ordre, des slogans, des formules qui ne sont pas les nôtres mais à nous inventer une pensée toute d'éveil, d'ouverture et de singularité.

Non pour nous isoler des autres. Mais reconstruire, avec eux, un monde commun, divers et réellement partagé.

Délaissée par les media, traitée avec de plus en plus de désinvolture par des responsables politiques et culturels de plus en plus superficiels et ignorants, la poésie actuelle, ne peut plus compter aujourd'hui, en France, que sur l'école. Qui faute, malheureusement, d'une véritable formation de ses maîtres n'est cependant pas des mieux armée pour répondre à cette attente.

En proposant de faire entrer dans les classes - à travers un dispositif des plus simples - des paroles diverses, issues d'expériences multiples, en acceptant de placer les jeunes face à des choix parfois déroutants d'écriture, en les conduisant à réfléchir aux diverses fonctions que peut incarner la parole et finalement à comprendre la part de commun mais aussi la part irréductible de singularité auxquelles renvoie l'usage humainement habité, désembrigadé, de la langue, le Prix des Découvreurs ambitionne d'aider les professeurs dans la tâche qui leur incombe de former des esprits qui sauront résister - en connaissance de cause - aux tentatives que prodiguent les mondes économique, politique et religieux, pour s'emparer de la majeure partie de notre cerveau disponible.

De cette manière, chacun pourra découvrir en quoi la poésie actuelle peut être à la fois révélatrice et constructrice de liberté. Une arme contre les fanatismes et leurs criminels dévoiements. Et peut-être alors qu'à l'image des monastères, à l'époque des invasions barbare, l'école, grâce aux plus éclairés et aux plus responsables de ses professeurs, continuera à préserver, pour tous, une part de plus en plus vivante et attractive de l'intelligence, aujourd'hui menacée, du monde.